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Sur des oubliés du pays de l’Oncle Sam

12 janvier 2015 par Jean-François Barbe | Catégorie(s) : Histoire des États-Unis

par Jean-François Barbe

En 1776, les treize colonies américaines déclarent leur indépendance. Que se passait-il, cette année-là, à l’ouest des colonies fondatrices, dont la bande de territoire de 50 milles par rapport à l’océan Atlantique ne représente alors que 4 % de la masse terrestre nord-américaine?

Telle est la question que se pose l’auteur, un professeur d’histoire américaine.

À l’ouest, les Amérindiens résistent à l’avancée anglo-américaine, mais plus pour très longtemps. En raison du développement accéléré des réseaux commerciaux, de l’évolution malheureuse des rapports de force entre empires concurrents consécutive à la chute de la Nouvelle-France qui ne peut plus freiner l’appétit sans borne des Anglo-Américains pour la propriété terrienne, plusieurs peuples amérindiens disparaîtront de la carte et de l’histoire. Les survivants vivront dans des réserves.

Mise en ligne par l’éditeur du livre, une carte géographique interactive illustre à merveille l’irrésistible progression américaine vers l’ouest. À l’aide d’un curseur, on peut suivre, d’année en année, la fonte des territoires amérindiens et le développement des réserves. Entre 1776 et 1887, les Amérindiens perdent environ six milliards de kilomètres carrés de territoire, à travers un processus désigné par l’auteur comme étant une « invasion de l’Amérique », une expression déjà utilisée par le grand historien américain Francis Jennings pour qualifier l’irrépressible colonisation du pays.

Toutefois, contrairement à l’ouvrage de Jennings, ce livre-ci n’est pas un récit ordonné de conquête ou d’invasion.

On suit plutôt l’avancée coloniale à travers l’équivalent d’études de cas, comme des chapitres se lisant indépendamment les uns des autres. L’action se situe notamment en Alaska, dans le sud de la Californie, dans le Dakota du Sud, en Georgie ainsi que dans la région contrôlée par les amérindiens Osages, soit, grosso modo, entre les rivières Arkansas et Missouri à l’ouest du Mississippi.

Ce qui relie ces différents chapitres est l’idée que la destinée de tel ou tel peuple amérindien dépend désormais de ce qui se passe loin, très loin de chez lui. Par exemple, la demande en fourrures de l’aristocratie chinoise poussera des fournisseurs russes à franchir le détroit de Behring dans les années 1770. La recherche de peaux de loutres de mer fera le malheur des habitants de l’Alaska, les Aléoutes, qui seront massacrés par milliers. En réaction, craignant le développement d’une Nouvelle Russie le long de la côte du Pacifique, les Espagnols s’empresseront de coloniser les régions de San Diego et de San Francisco, ce qui provoquera l’effondrement démographique de groupes amérindiens locaux.

Le chapitre sur les Osages est différent, ce peuple ayant profité du rapport de force existant. Après la fin de la Nouvelle-France, qui était jusqu’à la Conquête le grand facteur régional dans le Missouri, l’Arkansas et même une partie du Kansas actuels, il y a un vide. Ni les États-Unis, ni l’Espagne n’ont la force militaire, diplomatique ou démographique pour s’imposer. Et ce vide, les quelque 5 500 Osages le combleront, notamment à titre de contrebandiers. Il semble d’ailleurs que les nombreux Canadiens (évidemment francophones) qui y vivaient y auraient aussi trouvé leur compte. « Dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, les Osages doublèrent la taille de leur empire en incorporant 100 000 milles carrés de territoire, un rythme d’expansion similaire à celui des treize colonies au cours de la même période », affirme l’auteur. Mais même les Osages n’ont pu freiner très longtemps le cours de l’histoire. Aujourd’hui, ils vivent dans une réserve d’environ 3 700 milles carrés en Oklahoma.

Aux États-Unis, ce livre s’est fait remarquer en raison de sa lisibilité, et surtout à cause de la qualité de sa recherche, de sa sensibilité générale à l’égard de peuples oubliés et de l’idée d’interdépendance face aux décisions et aux choix qui se prennent un peu partout sur la planète.

SAUNT, Claudio, West of the Revolution: An Uncommon History of 1776, New York, W.W. Norton and Company, 2014, 283 p.

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