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Il y a 350 ans, tout ne tenait qu’à un fil

10 décembre 2014 par Jean-François Barbe | Catégorie(s) : Histoire du Québec

par Jean-François Barbe

En 1661, le gouverneur de Trois-Rivières, Pierre Boucher, traverse l’Atlantique afin de convaincre le roi Louis XIV que la Nouvelle-France vaut la peine d’être défendue.

Les quelques 3000 habitants de la colonie sont alors au bord du désespoir. Plusieurs pensent à retourner vivre en France. Frappés par d’incessantes attaques et embuscades principalement de la part des Agniers (ou Mohawks, en anglais), ces pionniers osent à peine sortir de leurs enceintes palissadées et, s’ils en ont la chance, ils sont accompagnés de sentinelles armées pour les travaux des champs ou la coupe de bois. Enlèvements et meurtres sont leur lot quasi quotidien. Les alliés algonquins et montagnais sont massacrés de la Mauricie jusqu’au lac Saint-Jean. Le gouverneur Pierre de Voyer d’Argenson a demandé et obtenu son rappel à Paris en raison de ce qui ressemble à une dépression nerveuse. Il a probablement pensé, écrit l’historien Léo-Paul Desrosiers, « qu’il ne peut défendre la colonie sans un puissant secours qu’il ne se croit pas capable d’obtenir ». Dans la colonie, constate Desrosiers, l’atmosphère est « presque apocalyptique ».

Heureusement pour la Nouvelle-France, Pierre Boucher sera convaincant.

Louis XIV reprendra le contrôle en évinçant la Compagnie des Cent-Associés. Il enverra le régiment de Carignan-Salières et ses 1200 soldats afin d’imposer une paix durable aux Agniers. Un sur trois s’établira ici. Une exposition qui vient de s’ouvrir au Musée du Château Ramezay à Montréal indique qu’environ sept millions de personnes, en Amérique du Nord, sont des descendants de ces 400 soldats.

Le livre de Pierre Boucher, que les éditions du Septentrion rééditent, était à l’origine une commande de Colbert, l’éminence grise de Louis XIV, qui désirait davantage d’informations. Car, comme l’écrit Pierre Boucher, des Français pensent que les Canadiens mangent des racines au souper…

La première partie du livre décrit les principales zones de peuplement du territoire et il énumère les grandes variétés existantes d’arbres, de poissons, d’oiseaux et d’animaux qu’on y trouve. Nul doute, l’abondance règne. Par exemple, il y a « une infinité » d’espèces d’oiseaux et les tourterelles sont en « quantité prodigieuse » au point que l’« on en tue quarante et quarante-cinq d’un coup de fusil ».

En fait, il ne manque qu’une chose : du monde.

La deuxième partie du livre porte sur les Amérindiens, Algonquins et Iroquoiens (ce qui inclut les Hurons). L’auteur sait de quoi il parle puisque, à l’âge de 15 ans, il a vécu quatre années en Huronie et qu’il est ensuite devenu interprète et soldat. Cela nous donne une quarantaine de pages passionnantes sur leurs mœurs et coutumes (incluant le traitement des prisonniers de guerre), bien vues et toujours respectueuses.

Sa vision stratégique de l’Iroquoisie est toutefois bien de son époque, celle du début des années 1660. Pierre Boucher préconise la guerre alors que cette voie n’est pas envisageable pour des raisons de mobilité des grandes armées de type européennes dans les immenses forêts nord-américaines (à moins que la guerre ne soit conduite à la canadienne, ce qui viendra plus tard). De plus, cette vision stratégique repose sur un postulat erroné : les Iroquois ne forment pas un peuple unifié et il aurait été possible de briser l’élan destructeur des Agniers en saisissant les ouvertures de paix de d’autres factions de l’Iroquoisie.

Quelques années plus tard, en 1676, à l’âge de 45 ans, Pierre Boucher quittera le monde du service public. Il développera sa seigneurie à Boucherville qui deviendra en moins de quinze ans la « seigneurie idéale », selon un texte de son biographe Raymond Douville, reproduit en fin de volume.

BOUCHER, Pierre, Histoire véritable et naturelle des mœurs et productions du pays de la Nouvelle-France vulgairement dite le Canada, établi en français moderne par Pierre Benoit, Québec, Septentrion, 2014, 191 p.

Une autre édition du livre de Pierre Boucher a récemment été publiée à Montréal par les éditions Almanach.

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