Portail BAnQ Nétiquette
Annotations;: Livres, musique et cinéma.

En compagnie d’Einstein

21 septembre 2014 par Sylvie-Josée Breault | Catégorie(s) : Littérature française

L’univers des sciences nous est moins familier. Les démonstrations, formules et équations scientifiques paraissent indécodables à la majorité d’entre nous. C’est probablement pourquoi ceux qui exercent dans ces domaines nous intriguent. Certains d’entre eux démontrent de telles capacités intellectuelles qu’ils nous semblent même irréels. On s’interroge alors sur la nature de ces hommes et de ces femmes au cerveau si performant. Qui sont-ils? Comment agissent-ils au quotidien? Les œuvres de fiction les ont souvent représentés sous des formes caricaturales, tels des excentriques distraits. Les écrivains Yannick Grannec et Laurent Seksik se sont penchés sur les cas de théoriciens notoires : le mathématicien Kurt Gödel et le physicien Albert Einstein. Les auteurs ne sont pas étrangers au monde des sciences : l’une passionnée de mathématiques, l’autre médecin. Leurs écrits changeront peut-être notre vision de ces savants.

 

Nul besoin d’être un scientifique pour prendre plaisir à lire La Déesse des petites victoires, car ce roman s’attarde à décrire la psychologie humaine. Il s’agit d’un premier roman pour Yannick Grannec qui se révèle habile à camper ses personnages dans leurs lieux et époques. Ce roman lui a valu le Prix des libraires en 2013, décerné par des libraires de la francophonie. Le récit s’inspire de faits réels : la relation des époux Gödel, leur exil, la carrière et le caractère du mathématicien. Néanmoins, ces faits ont été adaptés à l’écriture romanesque. L’intrigue est bien construite et on s’attache rapidement aux protagonistes.

En résumé, la documentaliste Anna Roth, personnage fictif du roman, tente de rassembler les archives du défunt Kurt Gödel. Celles-ci se retrouvent entre les mains de sa veuve, Adèle, qui résiste à les céder. Anna rend visite à Adèle et commencent une série de rencontres souvent pénibles, mais révélatrices. La vieille dame, jadis danseuse de cabaret, a eu une vie peu banale aux côtés d’un homme brillant, mais asocial et frêle. Une femme fatiguée, après des années de dévouement, qui cherche à conserver sa dignité et ses souvenirs. Elle se dévoile peu à peu, ce qui nous permet d’en apprendre davantage sur les périodes d’avant et d’après-guerre, à Vienne en Autriche et à Princetown aux États-Unis. Kurt Gödel et Albert Einstein ont été témoins des persécutions antisémites et ont connu le maccarthysme. Collègue du mari, Einstein était un ami du couple Gödel, apprécié d’Adèle. Il était un des rares de cette cohorte de chercheurs qui lui accordait de l’attention, notamment en appréciant sa cuisine. C’est ainsi qu’est construit ce livre, de l’intérieur, de détails qui révèlent la personnalité de ces hommes, avec leur génie et leurs failles. Une écriture simple et précise, un ton juste et soutenu, rendent la lecture aisée et plaisante.

« Avec Kurt, Albert était un scientifique comme un autre, pas une tête d’affiche. Doté d’une énergie vitale considérable, ce dernier était sensible à la fragilité de mon homme. Il voyait peut-être en lui un peu de son fils cadet, Eduard, enfermé à vingt ans dans les limbes de la schizophrénie. » (Grannec, p. 200)

 

Dans la biographie romancée Le cas Eduard Einstein, on retrouve à nouveau Albert Einstein. L’auteur Laurent Seksik, biographe de la sommité, expose ce fait peu connu : un des fils du célèbre physicien souffrait de schizophrénie. Il a eu trois enfants de sa première femme Mileva Maric, qui avait été sa compagne d’études. Le couple se sépare quatre ans après la naissance d’Eduard et divorce cinq ans plus tard. Einstein se remarie alors avec sa cousine Elsa. Juif, il sera pourchassé par les nazis. Des faits troublants, vécus difficilement par cette famille, relatés avec doigté et sensibilité par l’auteur. Le livre remportera le Prix du meilleur roman français en 2013, sera finaliste du prix Femina et apparaîtra la même année sur la liste du prix Goncourt. La publication s’avère une réussite.

Le roman débute avec l’internement d’Eduard en 1930. Tour à tour, les points de vue de la mère, du père et de l’enfant sont exposés. Ceux des parents sont décrits avec émotion : la détresse de la mère qui veut être présente pour son fils, le désarroi du père qui se sent impuissant face à la maladie. Nous assistons au moment déchirant où Milena doit laisser son fils à l’asile et à celui où Einstein les rencontre une dernière fois avant son départ pour l’Amérique. La souffrance d’Eduard est particulièrement bien exprimée. On ressent les épreuves traversées par cet homme qui n’est plus maître de son destin, tout en ayant conscience de son environnement et des sentiments des êtres qu’il côtoie. Les évènements de l’époque, la montée du nazisme, sont évoqués par son intermédiaire. Ses propos émanent d’un esprit agité, mais nous parviennent avec clarté.

« On m’a expliqué que papa quittait l’Allemagne à cause des juifs. C’est la grande question du moment outre-Rhin, qui est juif et qui ne l’est pas. On voit bien que les gens ne sont pas malades pour s’attacher à des choses pareilles. Allez parler de races supérieures au Burghölzli! Nous sommes tous égaux devant le surveillant Heimrat. » (Seksik, p. 91)

 

En s’inspirant de personnalités, ces romans piquent la curiosité. Par leurs qualités littéraires, ils retiennent l’attention et nous rappellent que les savants sont avant tout des hommes. Ils nous permettent de constater la complexité de la psyché humaine, que les auteurs cernent subtilement.

 

 

GRANNEC, Yannick, La Déesse des petites victoires, Paris, A. Carrière, 2012, 468 p.

SEKSIK, Laurent, Le cas Eduard Einstein, Paris, Flammarion, 2013, 300 p.

Laissez un commentaire




© Bibliothèque et Archives nationales du Québec