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Du tombeau d’un pape au pont d’un sultan

10 juin 2014 par Gisèle Tremblay | Catégorie(s) : Roman historique

Quel privilège que la lecture, n’est-ce pas? Le temps d’un voyage à Istanbul, j’ai accompagné un artiste génial et il a partagé avec moi ses aspirations grandioses, ses rancoeurs secrètes et ses pensées intimes.

Mathias Énard (1972-  ), écrivain et traducteur, connaisseur raffiné des langues et cultures persanes et arabes, vous convie à ce périple avec nul autre que Michel-Ange (1475-1564), génie de la Renaissance, dans son cinquième roman, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Actes Sud, 2010, prix Goncourt des lycéens).

Frustré des rebuffades infligées par l’arrogance du souverain pontife Jules II, Michelangelo Buonarotti délaisse l’édification du tombeau commandé par le pape (ce mauvais payeur!) et s’enfuit de Rome pour regagner Florence. Là, on aime, on admire le sculpteur sans égal du merveilleux  David, ce héros de la république florentine qui personnifie la capacité du faible à résister et à vaincre les puissants. Porteurs d’une mystérieuse invitation, des envoyés lointains l’y rejoignent. « On imagine la surprise de l’artiste, ses petits yeux qui s’écarquillent. Le sultan de Constantinople. Le Grand Turc. Il retourne la lettre entre ses doigts. Le papier ciré est une des plus douces matières qui soient. »

Ainsi commence l’extraordinaire aventure du projet de construction d’un pont sur le Bosphore, fantastique ouvrage de neuf cents pieds de long! Alléché et désireux de se venger du « pontife belliqueux qui l’a fait jeter dehors comme un indigent », Michelangelo consent. « Et la somme offerte par le Grand Turc est faramineuse. L’équivalent de cinquante mille ducats, soit cinq fois plus que le pape l’a payé pour deux ans de travail. Un mois. C’est tout ce que demande Bayazid. Un mois pour projeter, dessiner et débuter le chantier d’un pont entre Constantinople et Péra, faubourg septentrional. Un pont pour traverser ce que l’on appelle la Corne d’Or, le Khrusokeras des Byzantins. Un pont au milieu du port d’Istanbul. »

Bourreau de travail, obsédé par son art, curieux et passionné, Michelangelo étudie, observe, et surtout il dessine, dessine, dessine. Il parcourt la ville, découvre la basilique Sainte-Sophie, la Grande Mosquée, l’entourage de la cour ottomane, les quartiers mal famés. Désorienté, l’artiste frugal est happé par une fièvre sensuelle et créatrice à laquelle prennent part la danse, la musique, le désir et le mystère. Son intérêt et sa curiosité pour l’architecture et l’art ottomans sont sans limites, mais le disputent à sa frayeur devant le sacrilège que représente à ses yeux la foi des mahométans.

Objet d’admiration et d’amour pour les uns, craint et jalousé par les autres, Michelangelo fait face aux exigences d’un projet grandiose en terre étrangère, sans négliger une correspondance assidue destinée à maintenir des liens de famille, de travail et de création avec l’Italie. Une galerie de personnages étonnants esquissent une danse subtile autour du génial artiste. Leurs mouvements participent à l’intrigue dont l’intérêt ne se dément pas, du début à la fin de ce court roman aux allures de conte oriental.

Patients lecteurs, en attendant le nouveau pont Champlain sur le Saint-Laurent, le pont de Michel-Ange sur le Bosphore m’a fascinée. Très bien écrit, souvent  poétique, le livre donne à voir l’art de la Renaissance. Le divin Michel-Ange m’est apparu, très humain, et j’ai rêvé des trésors de Rome, de Florence et d’Istanbul.

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