La Comancheria, empire esclavagiste et parasitaire

par Jean-François Barbe

L’empire comanche de Pekka Hämäläinen est réellement fascinant.

L’auteur, professeur à l’université d’Oxford, réussit à nous convaincre que les Comanches, un peuple amérindien d’au plus 45 000 individus, ont réussi à bâtir un genre d’«empire» d’une centaine d’années, dans le Sud-Ouest américain, à l’ombre de ce qui allait devenir l’empire par excellence, les États-Unis.

Délimité par certaines parties du Texas, de l’Oklahoma, du Kansas, du Colorado, du Nouveau-Mexique et du Mexique, la Comancheria s’est construite petit à petit, du début des années 1700 jusqu’à son anéantissement en 1874 par l’armée américaine. À leur zénith, les Comanches ont livré bataille à 200 kilomètres au nord de Mexico, affaiblissant constamment le jeune état mexicain lequel, pour cette raison, a dû renoncer aux territoires situés au nord du Rio Grande, à savoir Nouveau-Mexique et Texas.

C’est par la force brute, le pillage, les rançons, le talent pour le commerce et, dit l’auteur, une adaptabilité supérieure aux technologies européennes que les Comanches ont pu dominer cet immense territoire. Par exemple, au milieu du XVIIIe siècle, les Comanches se battaient avec des mousquets à silex et des lances fourbies d’acier, les mêmes armes que les Espagnols de l’époque.

Ce territoire était convoité par de grandes puissances qui n’avaient alors pas les moyens militaires de sa conquête, ainsi que par d’autres groupes amérindiens tels que les Apaches et les Osages, ceux que les grands explorateurs de la Nouvelle-France ont appelé les «beaux hommes».

La Comancheria n’a pas eu d’armée régulière, de roi ou d’empereur. Elle était constituée de bandes décentralisées, avec, à leur centre, d’excellents cavaliers. Ces bandes se concertaient dans ce que l’auteur présente comme un cadre de nature confédérale.

Les Mongols des grandes plaines

L’auteur compare les Comanches aux Mongols pour leur maîtrise du cheval, le déplacement de troupeaux sur de longues distances, l’incessante expansion territoriale et des capacités guerrières hors du commun.

Mais contrairement aux Mongols de Gengis Khan, il est vraiment difficile de voir, dans leur règne plus que centenaire, quelque chose de positif.

Les sources de revenus de la Comancheria ont été le vol de chevaux et leur élevage intensif, ainsi que la capture, la mise en esclavage et la vente d’Amérindiens – surtout d’Apaches – et de Mexicains.

Bêtes et humains sont alors vendus d’un territoire à l’autre, par exemple, du Texas au Nouveau-Mexique. Un certain nombre d’esclaves deviennent gardiens de troupeaux comanches.

L’esclavage fut d’ailleurs l’un principaux des facteurs qui scellèrent la fin de cet empire.

Fin de la Comancheria

Après la Guerre de Sécession, les États-Unis sont prêts à s’élancer vers l’Ouest et leur allié circonstanciel comanche change de nature : la menace mexicaine n’existe plus et les systèmes esclavagistes sont devenus périmés.

En septembre 1874, une bataille contre l’armée américaine entraîne la quasi-disparition du peuple comanche, sa population baissant brutalement à 1 500 individus. Cette bataille marque, dit l’auteur, «brusquement un avant et un après». Un peuple de guerriers et de pillards disparaît du jour au lendemain, sans «la moindre forteresse désertée ni le moindre monument en ruine pour rappeler aux nouveaux venus l’histoire impériale complexe qu’ils venaient de balayer».

L’empire comanche a reçu plusieurs prix d’associations d’historiens américains. En dépit de la rareté des sources écrites sur ce peuple, l’auteur a réussi le tour de force de réinterpréter un très grand morceau de l’histoire des États-Unis. Son livre est ainsi devenu un «incontournable».

Toutefois, l’ouvrage et sa nuée de prix témoignent aussi de façons de penser qui, tout en ayant la cote, ne sont pas très engageantes.

C’est ainsi qu’aux yeux d’Hämäläinen, la mise en esclavage d’autres peuples n’aurait été, pour les Comanches, qu’une stratégie de recherche de «glucides». Grâce aux esclaves vendus, dit-il, les Comanches ont pu se procurer ces glucides – maïs, noix, tubercules – que leur mode de vie nomade axé sur l’élevage ne leur permettait pas d’avoir.

Autre exemple, le commerce d’esclaves est vu comme une «redistribution des ressources de ce travail par tout le Sud-Ouest».

Et à le lire, il faudrait en remercier ses promoteurs puisque ce système aurait favorisé «le mélange et la reconfiguration des identités ethniques du Sud-Ouest américain contemporain». À peine croyable. Ce qui nous rappelle que les professeurs d’université ont, eux aussi, leurs propres logiques.

HÄMÄLÄINEN, Pekka. L’empire comanche, Toulouse, Anacharsis, 2012, 599 p.