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Un diable d’homme, Yves Michaud

27 janvier 2014 par Jean-François Barbe | Catégorie(s) : Biographies, Relations Québec-Canada

par Jean-François Barbe

Créé en février 1974, le quotidien indépendantiste Le Jour ferme ses portes en août 1976. S’il avait tenu le coup jusqu’au 15 novembre, date de l’élection du premier gouvernement du Parti Québécois, sa pérennité aurait peut-être été assurée grâce aux publicités gouvernementales qu’il aurait alors reçues. Et le Québec aurait enfin cette voix médiatique, toujours absente, pour représenter les aspirations et défendre les intérêts de presque la moitié de la population, désireuse de gérer ses affaires et d’avoir un pays normal.

Jacques Lanctôt avance cette hypothèse dans le cadre d’une biographie d’Yves Michaud, l’homme qui a piloté ce brillant ovni politique qu’a été Le Jour. Cette «aventure extraordinaire» comme la qualifie Lanctôt, a pris fin pour deux raisons : les difficultés financières – en dépit d’un tirage comparable au Devoir, le journal est alors boycotté par les grands annonceurs privés et par les organismes publics, au point de ne pouvoir publier d’avis juridiques – mais surtout, par le noyautage politique. Lanctôt expose l’effet dévastateur de l’action d’un groupe qui avait infiltré le journal afin de démontrer – oh, vérité suprême – que le Parti Québécois n’était qu’un «parti bourgeois». Car, rappelons-le, en 1976, les groupes marxistes-léninistes sévissent et mobilisent toutes leurs énergies contre le mouvement indépendantiste.

Après la victoire du Parti Québécois, Le Jour aurait sans doute pu être réorganisé et survivre, … tout en étant constamment sur la brèche, puisque l’appareil d’État fédéral était (et est toujours) à l’offensive, cherchant par divers moyens à faire dérailler le mouvement indépendantiste québécois.

Cette biographie le démontre bien, notamment lors de l’épisode où Yves Michaud fut l’homme de Jacques Parizeau à Paris, dans la perspective du référendum de 1995.

La biographie explique aussi comment est né, politiquement, Yves Michaud, à une époque où la nation, qui partait de loin, prenait son envol.

À plus de 80 ans, Yves Michaud n’a pas lancé la serviette : l’injustice sous toutes ses formes le fait encore bouillir. Il consacre une partie de son temps à une association de défense des petits investisseurs, le MÉDAC (Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires), d’où il tire son surnom de «Robin des banques». Son biographe mentionne qu’il tente actuellement, de concert avec un ancien sous-ministre de l’Éducation, de mettre sur pied un Mouvement de surveillance des Caisses Desjardins.

Yves Michaud aurait pu se contenter de passer son temps dans les restaurants du Plateau et de faire du vélo, mais il a choisi de continuer à mener un combat incessant «contre la bêtise». Et c’est en cela qu’il demeure ce «diable d’homme» qu’il était, jeune et dans la force de l’âge, et qui fait le titre du livre. Un diable d’homme qui refuse de voir son peuple,  – comme il le dit, – «planter ses racines dans le ciel» et qui tente maintenant d’obtenir réparation à l’égard d’un des événements les plus honteux de l’histoire de l’Assemblée nationale : une motion de blâme pour «propos inacceptable à l’égard de la communauté juive», votée sous le gouvernement de Lucien Bouchard.

Rappelons les faits. En décembre 2000, le sénateur Léo Kolber, qu’il connaît depuis plusieurs années, lui demande lors d’une conversation privée s’il est toujours «séparatiste». Michaud rétorque que oui, il l’est toujours et qu’il est prêt à attendre cinquante ans ou cent, un peu comme le peuple juif qui a mis deux mille ans avant d’avoir sa patrie en Israël. Kolber lui dit alors que ce n’est pas pareil parce que le peuple juif a beaucoup souffert. Et Michaud de répondre : «Ce n’est pas pareil? Les Arméniens n’ont pas souffert, les Palestiniens ne souffrent pas, les Rwandais ne souffrent pas? C’est toujours vous autres. Vous êtes le seul peuple au monde qui a souffert dans l’histoire de l’humanité».

La réaction fut immédiate. L’Assemblée nationale le condamna unanimement, sans avoir l’avoir entendu, «une première dans les annales parlementaires, qui bafoue les principes élémentaires du droit», dit l’auteur, qui y voit l’illustration d’un «peuple vaincu, soumis, complexé».

Pour ceux et celles qui voudraient en savoir plus, un autre livre, écrit par Yves Deschênes, en dit davantage sur cette affaire qualifiée «d’exécution parlementaire».

Comme le dit Pierre-Karl Péladeau en préface, «la motion de blâme votée contre lui par l’Assemblée nationale, au mépris des règles élémentaires de la justice, l’a meurtri dans son honneur, et il n’aura pas de repos tant que l’on n’aura pas pleinement restauré son intégrité. Ceux qui connaissent sa ténacité ne douteront pas qu’il arrivera à ses fins».

Ce que je lui souhaite en 2014.

LANCTÔT, Jacques, Yves Michaud : un diable d’homme!, Montréal, VLB éditeur, 2013, 285  p.
DESCHÊNES, Yves, L’affaire Michaud : chronique d’une exécution parlementaire, Québec, Septentrion, 2010, 248  p.

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