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Une famille d’influence, les Desmarais

17 août 2014 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

S’appuyant sur l’immense fortune et sur l’influence de Power Corporation, la famille Desmarais « a fait et défait les gouvernements du Québec et du Canada depuis près de 40 ans », affirme Robin Philpot, l’auteur de Derrière l’État Desmarais : Power.

Afin d’écrire cet essai politique portant sur les origines et le développement de ce conglomérat, sur le rôle et les ambitions de ses dirigeants au Québec, ainsi que sur leurs positions politiques que les rebuffades de Bay Street n’ont jamais entamées, Robin Philpot a extrait jusqu’à la dernière goutte (ou virgule) les information publiques contenues dans les très, très rares entrevues et interventions publiques du fondateur de Power, Paul Desmarais, y compris ce que l’auteur présente comme étant la version non censurée  d’une entrevue donnée en 2008 à l’hebdomadaire français Le Point.

Parfois, quelques mots suffisent pour esquisser un portrait, comme cette phrase de Paul Desmarais : « je ne veux pas dépendre d’un gars dans un coin qui va voter contre moi ». Ou encore, « même en y réfléchissant bien, je ne trouve rien que j’ai commencé… Commencer à zéro, c’est trop lent pour moi », ce qui est la clé de la compréhension de cet empire, bâti par des maîtres de l’ingénierie financière adossée sur l’État grâce à l’interconnexion des réseaux de pouvoir. Power Corporation, dit l’auteur, n’aurait pas existé sans la nationalisation de l’électricité, au Québec et au Canada, dans les années 60.

Ce portrait, l’auteur le brosse aussi à l’aide d’entrevues réalisées avec des connaisseurs du pouvoir économique, qui préfèrent rester dans l’ombre par crainte de représailles. L’auteur reconnaît également sa dette intellectuelle envers les auteurs des incontournables biographies des grands acteurs politiques québécois, Daniel Johnson père, René Lévesque et Jacques Parizeau.

D’une façon générale, dit Philpot, Power Corporation incarne cette définition classique du pouvoir : « empêcher que son nom apparaisse dans les journaux » tout en « provoquant des événements importants et en empêchant les médias d’en parler »!

Il faut dire que la famille Desmarais a les moyens de ses ambitions. Avec la compagnie Gesca, une entité de Power Corporation, elle contrôle 70 % de la presse écrite québécoise, à laquelle s’ajoute la fameuse « convergence » entre Gesca et Radio-Canada. Comme d’autres avant lui, tel l’ancien ministre Joseph Facal, l’auteur en déduit que les choix de carrière des journalistes en sont singulièrement réduits.

L’auteur souligne aussi la féroce opposition des Desmarais au dévoilement des états financiers de Gesca, réclamé pendant des années par le Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires (MÉDAC). Contrairement à ses compétiteurs, comme Québecor, Gesca refuse de les rendre publics, ce qui pourrait s’expliquer par leur nature déficitaire. Mais s’ils sont déficitaires, se demande-t-il, à quoi peut bien servir Gesca?

Mis à part Gesca et ses journaux peut-être déficitaires, Power Corporation n’est plus présente dans l’économie du Québec depuis la fin des années 80, à la suite de la vente de la Consolidated-Bathurst pour 2,6 milliards de dollars à des intérêts américains. La « Consol » aurait pu devenir la colonne vertébrale de la restructuration et de la modernisation de l’industrie québécoise des pâtes et papier, mais cette vente a empêché la réalisation de ce scénario auquel oeuvrait, notamment, nul autre que Jacques Parizeau.

Au Canada, Québec inclus, les activités de Power Corporation sont presque totalement concentrées dans les secteurs de l’assurance de personnes, ainsi que dans la gestion et la distribution de fonds communs de placements, par l’entremise des compagnies dont les sièges sociaux sont situés au Manitoba et en Ontario.

Toutefois, après la vente de la « Consol », la famille a longtemps fait savoir qu’elle attendait le moment propice pour revenir sur la scène économique québécoise.

Selon Philpot, ce moment pourrait bien approcher- … et, dit l’auteur, ça ne constituerait pas une bonne nouvelle.

Car si la famille Desmarais pense que le mouvement indépendantiste est mort, totalement démoralisé par ses campagnes de presse, elle pourrait alors investir des milliards de dollars dans l’achat de la Banque Nationale – le cœur du Québec inc. –, et éventuellement, dans l’hydro-électricité si bien sûr Hydro-Québec venait à être privatisée.

S’inspirant d’une grille développée par Jean Bouthillette dans son magistral Le Canadien français et son double, Robin Philpot estime que Power Corporation est dirigée par des gens heureux de jouer le rôle des « éternels minoritaires », prospères mais sévères avec leurs co-minoritaires, et ce, afin d’être acceptés par l’establishment canadien, malgré les rebuffades des prises de contrôle avortées de la société de gestion Argus et du Canadien Pacifique. Pour ces éternels minoritaires, « le français se parle à la maison, l’anglais, partout ailleurs ». Et dans les mains d’un groupe ultra-fédéraliste comme Power Corporation, la Banque Nationale ne pourrait plus servir de contrepoids à Bay Street. Philpot pense que cela signerait la fin du pouvoir économique québécois.

PHILPOT, Robin, Derrière l’État Desmarais : Power, Montréal, Baraka, 2014, 221 p.

Aussi disponible en format électronique.

Catégorie(s) : Documentaires québécois, Essai, Histoire du Québec

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50 bougies soufflées au musée et beaucoup de cadeaux reçus!

11 août 2014 par Sylvie-Josée Breault Pas de commentaires

Fondé en 1964, le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) souligne son 50e anniversaire avec une exposition d’envergure : La Beauté du geste. Quelque 200 pièces y sont présentées, toutes des dons. Au fil des ans, artistes et collectionneurs d’ici et d’ailleurs ont offert 3500 œuvres au MAC. Il s’agit d’un nombre considérable, car le musée en détient 7800 au total. C’est donc cette générosité, le geste de donner, qu’on a voulu célébrer, tout comme l’esthétisme des œuvres, le geste artistique. Pour les donateurs, l’œuvre ainsi cédée est assurée d’une conservation adéquate et d’une bonne mise en valeur. Pour les conservateurs, ce mode d’acquisition est indispensable pour affirmer la diversité et la richesse des collections. Ces oeuvres contribuent à la constitution d’une collection nationale d’art contemporain. Elles reflètent leur époque et témoignent de l’évolution de l’art québécois en regard des courants internationaux. L’exposition donne à voir maintes formes de création produites au cours du dernier demi-siècle : peintures, sculptures, gravures, dessins, photographies, vidéos, installations, etc. Une pléiade d’artistes y sont représentés, principalement québécois et canadiens incluant quelques créateurs étrangers : Lyman, Borduas, Pellan, Leduc, Riopelle, Roussil, Goodwin, Ewen, Charney, Whittome, Murphy, Blain, Grandmaison, Bourgeois, Christo, Oppenheim, Buren, Tunick, entre autres. Une si grande variété aurait pu dérouter le visiteur, mais l’ensemble est cohérent et le parcours de l’exposition s’en trouve animé. Quel artiste à venir? Quelle œuvre suivra? Certains tableaux sont bien connus, mais plusieurs oeuvres surprennent agréablement. À visiter donc cet été.

MACLe catalogue de l’exposition vaut aussi le détour. Bilingue, il comporte plusieurs éléments. L’avant-propos permet de cerner la vision du nouveau conservateur en chef et directeur du musée, John Zeppetelli, qui signe ici sa première exposition. Il relève l’importance des rapports entre donateurs et conservateurs en faisant référence à l’Essai sur le don de Marcel Mauss, qui traite des échanges dans les sociétés. Suit une présentation de l’exposition par la conservatrice des collections, Josée Bélisle, qui approfondit cette notion de partage associée cette fois à la mémoire et à l’histoire. Elle explique le développement du musée au travers ces dons, commente certaines œuvres marquantes et les dons d’exception. Tel est le cas de la Collection Borduas et du Fonds Paul-Émile Borduas, qui regroupent des œuvres et des archives fort utiles pour les spécialistes et les chercheurs du domaine. Ce catalogue constitue un ouvrage de référence appréciable, car il répertorie 50 dons majeurs. Chaque titre est accompagné d’une illustration et d’une fiche explicative : présentation de l’artiste, date de création et de donation, données matérielles, notes sur l’œuvre. Enfin, le catalogue comprend aussi la liste des 800 donateurs : artistes, galeristes, fondations, universités, etc. Doté de 136 planches en couleurs, on aura plaisir à le feuilleter. La page couverture invitante fait référence à l’installation interactive Pulse Room de l’artiste montréalais d’origine mexicaine Rafael Lozano-Hemmer, léguée au MAC depuis peu et très appréciée du public. Ainsi, le catalogue permet de prolonger l’expérience de la visite et de se familiariser davantage avec l’art contemporain. À consulter.

 

BÉLISLE, Josée, La beauté du geste : 50 ans de dons au Musée d’art contemporain de Montréal, Montréal, Musée d’art contemporain de Montréal, 2014, 192 p.

MAUSS, Marcel, Essai sur le don : forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Paris, Presses universitaires de France, 2012, c2007, 241 p.

Catégorie(s) : Arts visuels

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Yamabuki

3 août 2014 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Une vieille dame prend plaisir encore à vivre avec son mari après 56 ans de vie commune. Elle se rappelle sa première union avec un coureur de jupons dont elle a heureusement divorcé. Puis elle nous parle de sa rencontre avec son second époux alors qu’elle se rendait à Tokyo pour y refaire sa vie.

9782330026714C’est la naissance d’un amour dans un Japon en reconstruction, après la Deuxième Guerre mondiale. L’héroïne travaille comme assistante auprès d’une maîtresse de la cérémonie du thé. Elle apprend également d’autres traditions japonaises comme l’ikebana, l’art des arrangements floraux.

Le récit coule comme une source. L’écriture est claire, concise, apaisante. La poésie et l’humour sont maniés avec finesse, comme de petits coups de pinceau. On sent dans cette histoire d’amour la sagesse du cœur à l’écoute de la vie.

Si vous avez la chance de lire Yamabuki, je vous suggère de le faire au milieu d’un jardin. Votre lecture vous fera voyager par vos sens et prendra toute son ampleur, car on parle beaucoup de fleurs dans ce roman. Il y a celles pour l’ikebana, puis celles du jardin botanique que le vieux couple aime visiter; il y a surtout celle de yamabuki, l’emblème du roman, une fleur jaune qui n’a pas de fruits comme l’héroïne qui n’a pu avoir d’enfants.

Quelques réflexions sur le rôle des hommes et des femmes au Japon versus les États-Unis sont vraiment savoureuses. Le couple a des dialogues d’une grande simplicité, mais aussi d’une grande profondeur. Il nous donne envie de sérénité.

L’auteure talentueuse de ce bref roman est une Québécoise d’origine japonaise du nom d’Aki Shimazaki. Elle nous initie à sa culture avec doigté et intelligence. D’abord par l’histoire, qui se déroule au Japon, mais aussi avec des mots japonais parsemés dans le texte dont le sens nous est donné dans un lexique à la fin du livre.

Aki Shimazaki a immigré au Canada en 1981 et vit à Montréal depuis 1991. C’est en 1995, à l’âge de 40 ans, qu’elle a commencé à apprendre le français. Depuis, elle a publié plusieurs romans et gagné des prix, dont celui du Gouverneur général du Canada.

Yamabuki est le cinquième et dernier livre d’une série romanesque commencée en 2006. Auparavant, Aki Shimazaki a écrit une autre série de cinq romans intitulée Le poids des secrets.

 

SHIMAZAKI, Aki, Yamabuki, Montréal, Leméac; Arles, France, Actes Sud, 2014, 137 p.

Catégorie(s) : Littérature québécoise

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Le français, langue commune ?

31 juillet 2014 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

Le sujet n’est pas facile : l’anglicisation de Montréal et, par conséquent, celle du Québec.

Démographe à l’Université d’Ottawa, l’auteur a publié un certain nombre de chroniques sur l’avenir du français dans les pages du mensuel indépendantiste L’Aut’ Journal. Ce livre en réunit une vingtaine, publiées entre 2011 et 2013.

L’auteur constate qu’il règne, au Québec, une « atonie » face à la « déroute du français », qui est partiellement due à la crainte « d’être accusé de surdramatiser ».

Son analyse ne réchauffera certes pas le coeur de ceux qui se souviennent de la Charte de la langue française (aussi appelée loi 101) et de son objectif premier – qui selon l’auteur devrait aller de soi  -, à savoir que le français soit « la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires ». Car, quarante ans plus tard, ce projet reste, constate-t-il, « inachevé ».

Dans la métropole, écrit-il, « l’anglais demeure plus souvent que le français la langue des communications entre francophones et anglophones dans les grandes entreprises ». À l’aide de données statistiques, il démontre les ravages de l’assimilation linguistique survenue à Montréal au cours de la dernière décennie.

L’auteur constate également que la maîtrise du français « reste moins payante pour un immigrant que celle de l’anglais ». Et que l’accès automatique à l’école anglaise pour les migrants du reste du Canada est en train de « transformer l’Outaouais en une succursale de l’Ontario ».

Afin de contrer l’anglicisation, l’auteur propose notamment d’étendre la portée de la Charte aux cégeps.

Il  propose surtout d’être conscient du rapport de force linguistique actuel et d’agir afin que le français devienne, une fois pour toutes, la langue de communication au Québec.

Comme l’écrit en préface le sociologue Guy Rocher, « À lire, de toute urgence! ».

CASTONGUAY, Charles, Le français langue commune : projet inachevé, Montréal, Éditions du renouveau québécois, 2013, 150 p.

Catégorie(s) : Documentaires québécois, Politique Canada-Québec

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Au nom du père, du fils… et de la poésie

26 juillet 2014 par Sylvie-Josée Breault Pas de commentaires

Ayant lu successivement les derniers écrits de François Turcot et de Michaël Delisle, le rapprochement de ces deux oeuvres s’est imposé. Un sujet commun, le souvenir du père, les réunit. Et la poésie qui y apparaît si significative pour ces auteurs. Du père inspirant du premier au père navrant du second, chacun trouve une motivation le poussant vers la création littéraire. Tous deux s’avèrent inventifs dans l’élaboration de leurs ouvrages qui se révèlent empreints d’intelligence et de sensibilité. De façon très différente, voire opposée, ces écrivains franchissent une étape de leur vie personnelle, intime, par l’acte d’écriture. Ils interrogent les mots, nous semble-t-il, comme pour les prendre à témoin.

 

MondinosaureD’entrée de jeu, Mon dinosaure donne le ton en se référant au recueil de nouvelles de Bruno Schulz, intitulé Les boutiques de cannelle. La figure paternelle s’y présente mystérieuse et donne libre cours à la fabulation. Chez Turcot le réalisme et l’invention du personnage se chevauchent habilement. Il rappelle la mémoire de son père par le biais de poèmes, lui donne parole en utilisant la prose, tout en intégrant une correspondance père/fils et quelques blocs narratifs pour lier ces éléments. La diversité de la forme langagière, de même que l’innovation de son expression, renforce ce texte d’hommage. L’auteur ne révèle que très peu de la personne du père et il s’agit davantage d’une idée construite dans laquelle plusieurs peuvent reconnaître une figure paternelle familière. Une composition étudiée, des segments bien introduits, bien élaborés, nous amènent à explorer le thème autrement. La plus belle réussite est sans doute d’avoir su allier émotion et esthétisme, car le message et la forme s’amalgament harmonieusement. La métaphore animalière utilisée en est un bel exemple. Le dinosaure et la baleine évoquent l’enfance, tout en incarnant des figures fortes et signifiantes. Des petits récits collectés et transposés par l’auteur forment ce bel ouvrage.

« Mon père dort là, couché noir comme ses baleines, au fond de ce qui s’apparente à ses souvenirs. […] J’ouvre la boîte aux sept baleines – rien, sinon moi, n’a vraiment changé. » (Turcot, p. 141)

 

Encore bercée par la mélancolie de la première lecture, le texte du second bouquin, Le feu de mon père, me fait sursauter. Si les deux livres s’avèrent aussi touchants l’un que l’autre, le deuxième se révèle troublant. Je suis alors happée par le récit. L’auteur raconte une enfance difficile peuplée de personnages distants et violents. Hanté par cet  univers où on lui a pratiquement  appris à se taire, il en sort inévitablement traumatisé. Pour  preuve cette scène obsédante où, lorsqu’il est bébé,  sa mère le tient contre elle pour se protéger du père qui la menace d’une arme. Terrible lecture qui par la force de l’écriture devient magnifique. Sans détour, l’auteur raconte cette histoire déconcertante, véritable clef pour comprendre son travail d’écrivain. Le mutisme dans lequel il a été tenu, sa position de spectateur d’un théâtre désolant le pousse vers l’écriture. La poésie se révèle à lui parce que dense et évocatrice.

« Vers la fin, la fin de mon père tel qu’on le connaissait, il ne chantait plus. Je n’y voyais pas encore, depuis mes onze ans, le signe d’un cœur fermé, d’une peine qui fermente. » (Delisle, p. 57)

Le père demeure présent à son esprit, son souvenir persiste malgré diverses tentatives pour l’écarter. Sa prégnance oblige l’auteur à prendre sa place, à s’ouvrir. Aux non-dits du garçon se substitue l’écriture de l’adulte qui cherche à s’en sortir, à succéder en quelque sorte, au père. L’auteur-narrateur explique ainsi l’empreinte du poète. D’un écueil surgit une réussite littéraire.

 

En travaillant leurs manuscrits, les deux auteurs prenaient conscience du temps passé, des évènements marquants en lien avec cette filiation et leur état d’écrivain. En cela, ils se révèlent les fils spirituels de Fernand Ouellette qui avait ouvert les voies de réconciliation avec cette méditation poétique sur la mort du père, présente dans son recueil Les Heures. De la communication au silence, il avait lui aussi tenté de trouver du sens là où il ne semblait plus y en avoir. La poésie par sa nature transcendante devient une amorce pour réaliser un deuil.

 

DELISLE, Michaël, Le feu de mon père, Montréal, Boréal, 2014, 121 p.

TURCOT, François, Mon dinosaure, Chicoutimi, La Peuplade, 2013, 169 p.  (aussi disponible en format numérique)

 

Catégorie(s) : Littérature québécoise, Poésie

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Si vous avez compris, je me suis mal exprimé.

23 juillet 2014 par Gisèle Tremblay 1 Commentaire

Bien trop sérieux, juste l’opposé d’une lecture de vacances, une histoire de l’économie? Surprise! Quelques heures absolument captivantes s’offrent à vous avec la lecture d’Economix : la première histoire mondiale de l’économie en BD de Michael Goodwin, illustrée par Dan E. Burr. Si vous avez envie d’apprendre tout en vous amusant (beaucoup!) et si vous pensez que l’importance du sujet dans nos vies mérite que l’on tente « d’apprivoiser la bête » (comme ma collègue blogueuse Véronique avec Petit cours d’autodéfense en économie), alors Economix est pour vous. 

Super instructive, claire et ordonnée, rigoureuse ET remplie d’humour, cette bande dessinée de près de 300 pages aux allures de roman graphique fait la preuve que l’économie n’est pas une matière réservée aux prétendus experts, leaders économiques et politiques en tête.

La bouille sympathique de l’auteur-narrateur guide le lecteur à travers quatre siècles, de la naissance du capitalisme jusqu’aux crises financières de 2008 et de 2011, en passant par l’industrialisation, les deux guerres mondiales, l’émergence de la société de consommation, la mondialisation, le 11-Septembre – suivi par la course aux armements – et j’en passe. Les grandes théories et les stars de la pensée économiste sont situées dans leur contexte historique : Adam Smith (la main invisible), J.M. Keynes (dépenser plus et intervention publique – le contraire de l’austérité), Malthus (la science lugubre), Marx, Friedman (laissez-faire) et bien d’autres. 

Grands industriels (barons voleurs, Henry Ford, marchands d’armes) et puissants financiers (Rockefeller, Mellon), super-corporations (Standard Oil, Enron) et leaders politiques (Roosevelt, Reagan, Gorbatchev, Bush, Obama), instances internationales (FMI, OMC), syndicats, mouvements citoyens (Occupy Wall Street, Printemps arabe) et grandes puissances émergentes (Chine, Inde) : les acteurs de l’économie sont représentés en pleine action et c’est absolument palpitant. 

Très drôles, les illustrations en noir et blanc aident beaucoup à la compréhension. Allez, je vous indique ma préférée. Il est question d’Occupy Wall Street. Parmi un groupe de protestataires, une pancarte émerge : «Quand les bibliothécaires défilent, on sait qu’on est dans le pétrin. » (p. 274)

Loin de s’effacer derrière une façade de prétendue objectivité, Goodwin et Burr assument un regard très critique sur les rouages de notre monde. Ils montrent que les pouvoirs économiques et politiques d’hier et d’aujourd’hui convergent en faveur de l’enrichissement exponentiel des plus riches, le fameux 1 %. Opinion publique, réglementation, police, lois, impôts, États : autant de vecteurs sociaux instrumentalisés et manipulés par les acteurs dominants de l’économie néolibérale dont l’influence et le pouvoir s’exercent au détriment des 99 autres. 

« Si vous avez compris ce que je veux dire, c’est parce que je me suis mal exprimé. » Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine de 1987 à 2006 ( la Fed) , était un économiste reconnu pour s’exprimer en Greenspeak, charabia propre à décourager toute velléité de comprendre le domaine. 

À l’opposé, Michael Goodwin s’attaque à l’écran de fumée qui embrouille le discours économiste : son livre a augmenté ma confiance en ma capacité de comprendre ce discours. Cela m’incite à m’intéresser de plus près à l’économie, une dimension importante des affaires publiques.

Catégorie(s) : Bande dessinée, Économie et affaires, Essai, Histoire des États-Unis

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Une guerre, plusieurs récits.

17 juillet 2014 par Christine Durant Pas de commentaires

Il y a de ces livres qui tentent non pas d’analyser les guerres, mais plutôt de montrer leurs conséquences sur les gens qui les vivent ou les subissent. Prenant souvent la forme de roman pour permettre plus de libertés, ils racontent la guerre vécue par des personnages, souvent fictifs, mais où l’auteur vient puiser une part importante de faits réels, sinon vécus. Certains sont profondément bouleversants voire troublants. C’est le cas des trois romans que je vous propose ici.

 

Amin Maalouf, écrivain libanais ayant remporté le prix Goncourt en 1993 pour son livre Le rocher de Tanios et membre de l’Académie française depuis 2011, nous présente dans Les désorientés l’histoire d’un groupe d’amis d’enfance de différentes confessions ayant vécu au Liban avant la guerre qui a débuté en 1975. Ils se sont dispersés à travers le monde pour y échapper, pour ensuite se retrouver, de nombreuses années plus tard, dans ce même pays fort changé. Après un aussi long exil, les confidences échangées entre amis et les souvenirs qui surgissent en visitant les lieux du passé sont parfois douloureux et forcent les personnages à se remettre en question.

MAALOUF, Amin, Les désorientés, Paris, Grasset, 2012, 519 p.

Disponible aussi en format numérique sur Numilog.

 

De son côté, Sorj Chalandon, écrivain français et journaliste, dresse dans Le quatrième mur un portrait troublant de la guerre du Liban vécue par un metteur en scène dont l’obsession est de monter une pièce de théâtre qui sera présentée en plein cœur de l’action, sur la ligne imaginaire qui sépare Beyrouth en deux camps – est et ouest – et en offrant un rôle à chacun des groupes opposés afin de forcer une trêve, ne serait-ce que de quelques heures. En côtoyant des hommes et des femmes de différentes factions ennemies, il se retrouve impliqué, bien malgré lui, dans cette guerre horrible. Et les conséquences pour lui seront terribles.

Sorj Chalandon était correspondant de guerre pendant la guerre du Liban et il a été témoin des atrocités subies par les populations, entre autres le massacre de Sabra et Chatila. Ce genre d’événement marque pour la vie et nous pouvons clairement discerner à travers certaines pages du roman un récit quasi autobiographique. La fin de ce roman est dure. Elle montre comment une guerre peut être dévastatrice pour les gens qui la vivent car elle anéantit les rêves, les joies et l’espoir. Petit conseil : cachez des mouchoirs à l’intérieur du livre, vous en aurez besoin.

CHALANDON, Sorj, Le quatrième mur, Paris, Grasset, 2013, 325 p.

Disponible aussi en format numérique sur Numilog.

 

Finalement, Larry Tremblay, dramaturge et écrivain québécois qui vient de remporter le Prix des libraires du Québec pour L’orangeraie, nous présente un récit troublant sur un enfant sacrifié par honneur pour venger la mort de ses grands-parents, tués par un obus, en se faisant lui-même exploser dans le camp ennemi. Un récit invraisemblable, certes, mais qui nous amène à nous questionner sur les effets que la guerre peut avoir sur certains leaders qui manipulent ensuite les populations locales avec des discours insensés.

TREMBLAY, Larry, L’orangeraie, Québec, Alto, 2013, 159 p.

Disponible aussi en format numérique sur prêtnumérique.ca.

 

Trois romans à lire absolument, mais peut-être pas un après l’autre, question de souffler un peu!

Catégorie(s) : Littérature française, Littérature québécoise

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Une coalition à rebâtir

16 juillet 2014 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

Tout juste avant les dernières élections, Martin Lemay a publié ce livre sur l’avenir du projet indépendantiste. Député du Parti québécois (PQ) dans Sainte-Marie-Saint-Jacques de 2006 à 2012, il s’interroge sur la « stagnation  » du projet indépendantiste qui résulterait, selon lui, de l’hégémonie de la « gauche progressiste ».

PQ et Bloc québécois, dit l’auteur, se sont mis à ressembler à Québec solidaire (QS) par « hantise de se faire dépasser idéologiquement sur leur gauche ». Ne se retrouvant plus dans les discours et les engagements des grands partis indépendantistes, les électeurs « centristes, droitistes et conservateurs » se seraient mis à déserter le navire.

Mais étant donné que ce livre a été publié avant les élections, il ne traite pas des effets – qui ne semblent pas s’être faits sentir – du recentrage, effectué sous Pauline Marois, autour des enjeux identitaires. Ce recentrage peut-il être poursuivi? Et qu’arriverait-il à la pérennité du projet indépendantiste si le PQ laissait à QS tout l’espace politique dit de « gauche »?

En parallèle à cet essai sur la stratégie politique, l’auteur traite, en deux chapitres qui se lisent par eux-mêmes, des dérapages de la « gauche progressiste » dans les médias, les universités et les partis politiques. Telle sociologue d’université demande au Conseil de presse et au CRTC d’infliger « des sanctions beaucoup plus sévères envers certains médias aux couvertures négatives »; tel chroniqueur de livres considère « affligeant » de constater que des discours d’auteurs de droite (Joanne Marcotte, Éric Duhaime) trouvent « tant de tribunes »; telle personnalité politique tance d’incorrigibles bavards dissipés (qui ne sont évidemment pas de son camp) en les qualifiant « d’intolérants et de racistes », etc., etc.

Ce qui illustrerait que le Québec reste prisonnier d’un passé refoulé, celui du magistère des curés et soeurs supérieures d’antan.

LEMAY, Martin, L’union fatale : comment l’union entre la gauche et le mouvement indépendantiste compromet l’indépendance du Québec, Boisbriand, Accent Grave, 2014, 206 p.

Catégorie(s) : Documentaires québécois, Essai, Relations Québec-Canada

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Un collègue enthousiaste publie

10 juillet 2014 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

Ne dit-on pas que les règles sont faites pour être transgressées? Dans cette optique et pour la première fois dans la courte histoire de ce blogue, nous vous présentons un livre destiné aux bibliothécaires.

Intitulée Choisir un SIGB libre, l’exception à la règle est signée par Tristan Müller, directeur de la numérisation à BAnQ. Comme l’écrit le préfacier, notre collègue est « un ardent et crédible défenseur de l’utilisation de logiciels libres en bibliothèque », ce dont m’avaient convaincu, pour l’éternité, ses articles publiés dans la revue Argus du temps où j’ai eu la chance d’en être le responsable.

Ce livre montre comment choisir un système de gestion intégrée de bibliothèque (SIGB) sous licence libre, parmi la vingtaine qui existe sur le marché. Par sa rigueur et la profondeur de la recherche, il pourrait intéresser tous ceux qui veulent en savoir un peu plus sur la viabilité et le potentiel des logiciels libres en général.

Bravo à toi Tristan, pour le fruit de ton talent et, surtout, de tes efforts!

MÜLLER, Tristan, Choisir un SIGB libre, Montréal, Les Éditions ASTED, 2012, 365 p.

Catégorie(s) : Non classé

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Dans le carnet de l’avocat d’Accurso

8 juillet 2014 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

On peut vivre dans le plus parfait anonymat si on a « un vaste domaine avec un golf magnifique et un aéroport privé, une multitude de serviteurs pour recevoir en grande pompe qui on veut, politiciens indigènes ou étrangers, banquiers et tutti quanti » écrit l’auteur, faisant référence à la puissante famille Desmarais, propriétaire d’un domaine de 76,3 km² en Charlevoix et de sept quotidiens, dont La Presse.

En revanche, poursuit-il, « ça ne passe pas » si on est propriétaire d’un bateau de 120 pieds avec une décoration intérieure à faire hurler les résidents du Plateau et qu’on porte un nom d’origine italienne. Voilà pourquoi, selon l’auteur, Tony Accurso serait devenu cette « proie facile pour les gardiens de la pureté dont le Québec détient sans doute le nombre record mondial par habitant ».

Écrit par l’avocat défenseur d’Accurso, ce récit porte un regard ironique sur les journalistes qui en ont fait leur cible. Par exemple, un de ceux-ci ne semble pas le reconnaître lors d’une rencontre inopinée dans une épicerie de la Petite-Patrie. Deux journalistes de la société d’État annoncent en direct l’avoir vu lors des funérailles d’un mafieux montréalais alors qu’il se trouvait à Hawaï, etc., etc.

Cela dit, le récit manque de substance. L’auteur mentionne, avec raison, que les entreprises d’Accurso ont enrichi un bas de laine de travailleurs en augmentant le rendement du Fonds de solidarité. Toutefois, Tony Accurso est en attente d’un procès pour fraude et corruption, une situation qui n’est pas à prendre à la légère et qui aurait été impossible sans l’acharnement de certains de ces « gardiens de la pureté » à l’indignation asymétrique.

DEMERS, Louis, Scènes d’une époque trouble : carnet d’un avocat, Montréal, Liber, 2014, 149  p.

Catégorie(s) : Documentaires québécois

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Peut-on être malade et heureux?

6 juillet 2014 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Je crois que notre attitude y fait beaucoup dans notre appréciation de la vie, surtout lorsque nous sommes malades. Lucie Mandeville, auteur, conférencière et professeur de psychologie à l’Université de Sherbrooke, a accompagné son père dans sa lutte contre le cancer durant les dernières années de sa vie.

Bouleversée par cette tranche de vie, elle a cherché à donner un sens à cette expérience douloureuse en écrivant Malade et… heureux? Huit attitudes qui ont transformé des vies (et qui pourraient changer la vôtre). Elle s’est intéressée aux histoires de gens gravement malades qui ont réussi à transcender la maladie par leur attitude. Elle a regroupé ces histoires de patients sous huit caractéristiques : les optimistes, les rusés, les bons vivants, les paisibles, les increvables, les fervents, les sociables et les courageux. Car si la médecine peut aider à lutter contre la maladie, il faut autre chose pour se refaire une santé.

Lucie Mandeville présente des histoires de patients qui nous surprennent et nous touchent. Tous ont trouvé des façons différentes de profiter de la vie pendant qu’il leur en reste encore. Le but de l’auteur : nous inspirer et nous donner envie de goûter la vie davantage sans attendre d’être malade pour prendre conscience de ce qu’elle a à nous offrir.

Ce peut être en étant plus proche de soi, de sa famille et de ses amis; en faisant des activités que nous aimons; en se donnant de nouveaux défis; en ayant une vie plus saine ou en cultivant le plaisir et la paix intérieure. Cette lecture nous éloigne de la performance pour nous ramener aux choses simples et à l’essentiel. Cela fait du bien.

Les pages les plus marquantes portent sur le bilan d’une infirmière australienne, Bronnie Ware, qui a passé plusieurs années à s’occuper des mourants. Elle a établi un palmarès de leurs cinq grands regrets à partir de leurs confidences. La peur est à l’origine de la plupart de ces regrets. À cause d’elle, les gens disent « j’aurais donc dû »…

Voici donc les cinq grands regrets des mourants :

  • ne pas avoir eu le courage de vivre sa vie à son image et d’avoir reporté ses rêves aux calendes grecques;
  • avoir passé autant de temps à travailler;
  • ne pas avoir eu l’audace d’exprimer ses sentiments;
  • ne pas avoir mis le temps et les efforts nécessaires pour garder le lien avec les amis d’antan;
  • ne pas avoir réalisé que le bonheur est un choix et s’être contenté d’une vie moins audacieuse à cause de la peur du changement et de vieilles habitudes. 

« Confucius disait qu’on a deux vies. La deuxième commence quand on se rend compte qu’on en a une seule[1]. »

 


[1] MANDEVILLE, Lucie, Malade et… heureux? Huit attitudes qui ont transformé des vies (et qui pourraient changer la vôtre), Montréal, Éditions de l’Homme, 2014, page 238.

Catégorie(s) : Documentaires québécois

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Sable brûlant

4 juillet 2014 par Maryse Breton 2 Commentaires

Où vos vacances vous mèneront-elles cet été? Vers des plages au sable brûlant balayées par un vent chaud, au cœur de montagnes verdoyantes parsemées de beaux lacs bleus ou profiterez-vous plutôt de la ville, de ses rythmes et des parfums des fêtes de quartier? Quelle que soit votre destination, les suggestions de nos blogueurs sauront agrémenter vos vacances.

Marie-Ève Roch recommande D’une île à l’autre : chants et berceuses de Serena Fisseau

Image de Marie-EveQue vous ayez un enfant à endormir sous le parasol ou que vous cherchiez seulement un peu de dépaysement, je vous invite à paresser pieds nus au son des berceuses que nous offre, sobrement, la chanteuse française d’origine indonésienne Serena Fisseau. La voix chantée (ici grave et chaleureuse) dans tout ce qu’elle a d’universel, au seul rythme des percussions.

Coup de cœur 2010 de l’Académie Charles-Cros

 

 

Jean-François Barbe Les ghettos du Gotha et Promenades à Paris de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

Dans certains quartiers de Paris, comme le XVIe arrondissement, habite une grande bourgeoisie extrêmement fortunée et hyper consciente de ses intérêts. S’inspirant des travaux sur la reproduction sociale de Pierre Bourdieu, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot examinent de près, dans Les ghettos du gotha, comment cette classe sociale préserve son entre-soi par le contrôle de l’espace. Dans un autre ouvrage, les deux auteurs commentent le Paris d’aujourd’hui à travers quinze promenades sociologiques. Accompagnées de photos et de petites cartes, elles nous font découvrir d’autres angles de la Ville Lumière, comme la rue Oberkampf présentée comme le fief de la « bourgeoisie bohème » ou la Goutte-d’Or, comme « lieu de brassage culturel ». Deux livres pour un regard différent sur l’une des plus belles villes de la planète.

 

Sylvie-Josée Breault recommande Le bestiaire des fruits de Zviane

Le soleil traverse les cases de cette bande dessinée et les fruits exotiques y abondent. L’auteure les examine, les déguste puis, suivant une grille d’évaluation loufoque, rend son appréciation. Ce faisant, elle révèle leurs étonnants attributs par le biais d’anecdotes truculentes. En découle un concours que chacune des créatures fruitées espère remporter. Le ton léger et fantaisiste de l’album est rafraîchissant. Les croquis vifs et expressifs pimentent le tout.

 

 

Aurore Deterre recommande Bonjour tristesse de Françoise Sagan

L’été de ses dix-sept ans, Cécile, son père Raymond et sa jeune maîtresse partent en vacances sur la Côte d’Azur. La chaleur de l’été est écrasante, heureusement la Méditerranée n’est qu’à deux pas. Cécile y découvre la brûlure du sable sur sa peau, les premiers vertiges de la passion. Mais l’arrivée d’Anne, une femme séduisante et brillante dont Raymond s’éprend, va remettre en question leur vie légère et insouciante. Craignant de perdre sa liberté, Cécile va élaborer un jeu cruel. Publié en 1954, ce roman n’a pas pris une ride. Sa simplicité et la justesse des sentiments qui y sont dépeints sauront charmer chacun.

 

 

Esther Laforce recommande Cet été-là de Véronique Olmi

Un roman pour accompagner des vacances à la mer et qui nous tient en haleine avec le rythme lent d’un drame psychologique bien mené et écrit avec finesse. Trois couples, trois adolescents et deux enfants, réunis le temps de la fin de semaine du 14 juillet dans une grande maison située sur une plage de Normandie. On plonge dans les questionnements, les espoirs, les culpabilités et les dépits de ces personnages dont la vie, au sortir de leur séjour, sera transformée. Secrets enfouis, ruptures annoncées, amours déçus et amitiés indéfectibles sont au programme de Cet été-là.

 

 

 

Gisèle Tremblay recommande Le charme des après-midi sans fin de Dany Laferrière

Rythmé, plein de saveurs et de couleurs, ce petit bouquin se présente comme un saucisson découpé en rondelles, avec ses courts récits formant un tout bien ficelé. Le héros, c’est Vieux Os, alter ego de l’auteur, un adolescent tendre et drôle, encore à moitié pendu aux jupes de Da, sa grand-mère adorée. L’odeur du café – Da en boit sans interruption!  – se mélange au parfum enchanté des après-midi parfaits de l’enfance presque en allée. Au fil d’expériences inusitées, le garçon au drôle de nom va son chemin, entouré d’une foule de personnages bigarrés. Sous le soleil d’Haïti révélant mille détails de la vie quotidienne, la joie de vivre éclate et rayonne dans le Petit-Goâve de Dany Laferrière. Un très beau livre, aussi beau que son titre…

 

Christine Durant recommande Adios Hemingway de Leonardo Padura.

Quoi de mieux que de lire un petit roman policier en se prélassant au soleil? Que diriez-vous, alors, d’un roman policier relax dont l’action se déroule à Cuba? Dans Adios Hemingway, le célèbre détective Mario Conde, personnage d’une série de quatre autres romans policiers de Leonardo Padura, doit résoudre une énigme entourant le légendaire Ernest Hemingway, auteur américain qui a séjourné à Cuba entre les années 30 et 50. La lecture de ce roman est d’autant plus intéressante que l’auteur, avec son style, arrive de façon très habile à insérer des faits réels de la vie d’Hemingway dans une histoire de meurtre tout à fait fictive.

 

 

Marie-Line Champoux-Lemay recommande The great artistry of Django Reinhardt de Django Reinhardt

image de marie-lineDjango Reinhardt est l’un des guitaristes de jazz les mieux connus et les plus respectés, lui qui a littéralement introduit la guitare dans ce genre musical. Inventeur du jazz manouche et soliste virtuose (malgré un accident qui lui a fait perdre l’usage de deux doigts à 18 ans), il n’a jamais cessé de travailler son style. Ce disque à la couverture orange distinctive est son tout dernier enregistrement. C’est aussi un des quelques albums où il joue d’une guitare électrique, ce qui lui donne un son bien particulier. Les rythmes bondissants et les mélodies nostalgiques des huit pièces qu’il contient, dont Nuages, sa composition la plus célèbre, sont tout indiqués pour accompagner les belles soirées d’été.

 

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FISSEAU, Serena, D’une île à l’autre : chants et berceuses, Paris, Naïve, 2010.

LAFERRIÈRE, Dany, Le charme des après-midi sans fin, Montréal, Boréal, 2010, 241 p.

OLMI, Véronique, Cet été-là, Paris, Grasset, 2010, 281 p.

PADURA, Leonardo, Adios Hemingway, Métailié, 2012, 150 p. (Aussi disponible en version numérique sur PRETNUMERIQUE.CA)

PINÇON, Michel et Monique PINÇON–CHARLOT, Les ghettos du gotha : comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Éditions du Seuil, 2007, 294 p.

PINÇON, Michel, et Monique PINÇON–CHARLOT, Paris : quinze promenades sociologiques, Paris, Payot, 2009, 260 p.

REINHARDT, Django, The great artistry of Django Reinhardt, France, Universal Music France, 2010, ©1953.

SAGAN, Françoise Bonjour tristesse, Paris, Julliard, 2008, 155 p.

ZVIANE, Le bestiaire des fruits, Montréal, La Pastèque, 2014, 118 p.

Catégorie(s) : Bande dessinée, Essai, Littérature française, Littérature québécoise, Musique, Musique pour enfants

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García Márquez et le destin

23 juin 2014 par Marie-Line C. Lemay Pas de commentaires

Au mois d’avril dernier disparaissait un des géants de la littérature colombienne et mondiale contemporaine : Gabriel García Márquez.

Lauréat du prix Nobel pour Cent ans de solitude en 1982, roman emblématique de son œuvre, la réputation de l’écrivain colombien à la bouille sympathique n’est plus à faire. Ses histoires aux multiples ramifications, à la fois politiques, historiques, familiales, philosophiques et magiques, ont marqué des générations de lecteurs. Sans doute ont-elles permis à plusieurs d’entre eux de découvrir un des versants fabuleux de la littérature, la grande, celle qui dépasse les frontières de l’immédiat et touche au mythe. Du moins, ce fut mon cas.

Chronique d’une mort annoncée est un tout petit roman, en termes de pages. En cela, il est bien différent de l’épopée qu’est Cent ans de solitude. Pourtant, il se développe autour de thèmes qui y sont également abordés : la mort, la fatalité, l’honneur. Des thèmes sur lesquels la littérature réfléchit depuis toujours.

« Jamais mort ne fut davantage annoncée. » (García Márquez, p. 53)

Le héros malheureux de cette chronique est un jeune homme nommé Santiago Nasar. Désamorçant tout suspense quant à l’issue du récit, le narrateur en dévoile l’enjeu dès la première phrase : ce matin-là, Santiago sera abattu, étripé tel un animal sans défense, dos à la porte close de sa propre maison. L’action se déroule à l’aube, au lendemain d’une noce qui a laissé les habitants d’un petit village isolé de la Caraïbe complètement éméchés. Avant même le lever du soleil, la rumeur circule : les frères Vicario cherchent Santiago Nasar pour le tuer. Paradoxalement, celui-ci n’en sera jamais informé.

Ce jour funeste est raconté par un bon ami de Santiago, qui, des années après la tragédie, reconstitue la suite rocambolesque des évènements et tente d’en comprendre la cause. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agit pas tant de découvrir pourquoi on a voulu tuer Santiago Nasar (il est essentiellement question d’un crime d’honneur) que d’appréhender comment cette mort n’a pu être évitée. Comment est-il possible qu’aucun geste, qu’aucune parole n’ait réussi à atteindre la victime avant son exécution? Comment une telle horreur peut-elle advenir alors que tout le monde sait? À quoi ce sacrifice sert-il?

« Personne ne s’était demandé si Santiago Nasar était prévenu, car le contraire paraissait à tous impossible. » (García Márquez, p. 17)

Dans un récit dont l’invraisemblance (volontaire) fait parfois sourire, García Márquez met en évidence le ridicule et l’arbitraire de la violence symbolique, alors que les bourreaux eux-mêmes s’avèrent prisonniers de ce que leur prescrivent les convenances. La surabondance des coïncidences souligne de façon surprenante le caractère absurde et éminemment tragique du destin.

Paru en 1981, Chronique d’une mort annoncée demeure un texte toujours aussi pertinent aujourd’hui et une porte d’entrée sur l’œuvre de l’écrivain colombien. En cela, il faut croire qu’on peut le qualifier, suivant les termes de Gabriel García Márquez lui-même, de « roman réussi » :

« […] García Márquez était convaincu qu’un roman est réussi s’il réunit deux conditions : être à la fois une transposition poétique de la réalité et une sorte de devinette codée du monde. » (Saldívar, p. 26)

 

GARCÍA MÁRQUEZ, Gabriel, Chronique d’une mort annoncée, Paris, Grasset, 1981, 200 p.

GARCÍA MÁRQUEZ, Gabriel, Crónica de una muerte anunciada, New York, Vintage Books, 2003, 118 p.

MARTIN, Gerald, Gabriel García Márquez : une vie, Paris, Grasset, 2009, 701 p.

SALDÍVAR, Dasso, García Márquez : voyage à la source, Bruxelles, Le Grand miroir, 2007, 615 p.

 

Catégorie(s) : Littérature sud-américaine, Prix littéraires

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Bien plus savoureux que du Pablum

19 juin 2014 par Marie-Ève Roch Pas de commentaires

La musique pour enfants a parfois bien mauvaise presse. Je me souviens d’un dossier sur le sujet, paru il y a quelques années dans La Presse (Musique pour enfants – Fini le Pablum musical!), qui à l’époque m’avait laissé une drôle d’impression. Non que j’apprécie particulièrement le Pablum, mais j’avais été surprise (et triste) de constater que l’alternative audit Pablum qu’on y proposait se limitait à faire écouter aux enfants de la musique pour adultes, triée sur le volet, ou son adaptation pour clochettes synthétiques, à la Rockabye Baby (Black Sabbath en version édulcorée, fallait y penser), ou encore l’interprétation de chansons pour enfants par des chanteurs… pour adultes. À la décharge des auteurs, on a pris la peine de souligner ici l’excellent travail accompli par La Montagne secrète, où les Ariane Moffatt et compagnie réinterprètent avec bonheur nos classiques pour le jeune public.

Vous comprendrez que je n’ai rien contre l’exploration par les plus jeunes de musiques qui ne leur sont pas destinées; que l’on veuille faire découvrir aux enfants ce qui nous allume, nous, les grands, voilà qui est tout à fait naturel. Mais qu’en est-il des créations pour les enfants? Les artistes qui osent les cibler méritent-ils tous l’étiquette « Pablum musical »?

Mon (beau!) défi, dans ce blogue, sera de vous faire découvrir à quel point les univers sonores et poétiques destinés aux plus jeunes peuvent parfois être riches, surprenants, rigolos et émouvants. Certains auteurs-compositeurs-interprètes pour enfants font preuve d’autant (et parfois plus) d’inventivité que bien des créateurs pour le « grand » public. Je souhaite porter à votre attention ce concentré de bonheur pour les oreilles, souvent méconnu faute d’une distribution à grande échelle. Et, question de marquer les esprits, je commence avec un poids lourd dont je risque de vous reparler, juste pour me faire plaisir.

À tous, petits et grands, bonne écoute!

 

Hervé Suhubiette

Tremblements de tête, Hervé Suhubiette, Paris, Didier Jeunesse, 2010. J’ai eu un immense coup de foudre lorsque j’ai découvert cet artiste il y a quelques années. Musicien et chanteur habile et éclectique, il concocte pour la jeunesse des univers foisonnants portés par des chansons vastes, bouleversantes, d’une très grande finesse. En 2010, il a remporté le Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros pour son album Tremblements de tête (écouter un extrait). Un piano, un accordéon, un trombone, une voix, deux ou trois rythmes syncopés… et nous voilà partis.

« Ma grand-mère est au ciel

Est-ce qu’elle joue à la marelle

Au milieu des nuages?

Ma grand-mère est au ciel

Est-ce qu’elle peint des aquarelles

Et des paysages? »

(« Ma grand-mère est au ciel », tirée de : Tremblements de tête,

Hervé Suhubiette, Paris, Didier Jeunesse, 2010.)

 

À découvrir :

Tremblements de tête

Hervé Suhubiette, Paris, Didier Jeunesse, 2010.

La grande évasion

Hervé Suhubiette, Paris, Adami, 2004.

Quartier libre

Hervé Suhubiette, France, Adami, 2000.

La java des couleurs

Hervé Suhubiette, Paris, Naïve, 1996. 

Catégorie(s) : Musique, Musique pour enfants

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Une curiosité : le retour de Léandre Bergeron

19 juin 2014 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

Le Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron avait fait couler beaucoup d’encre lors de sa parution en 1980. Très mal accueilli par les spécialistes de la langue et par des écrivains comme André Major qui le résumait ainsi « Dis-le dans tes mots, moman va comprendre » (Le Devoir, 12 décembre 1992), il faisait du joual la « langue québécoise ».

Un tiers de siècle plus tard, et à plus de 80 ans, l’auteur revient dans le monde de l’édition avec un livre dit « d’anthropologie philosophique » … écrit dans la langue épurée du français international.

Domaine philosophique qu’on trouve principalement à la cote 128 de la Grande Bibliothèque, l’anthropologie philosophique fait appel aux différentes disciplines des sciences humaines afin de « déterminer ce qui distingue l’être humain des autres êtres vivants », selon les termes de Philosophie 1 de Jacques Daigle et al.

Dans un article publié par le journal Le Citoyen Rouyn-Noranda du 8 janvier 2014 – accessible, comme celui du Devoir mentionné plus haut via la base de données Eureka sur le portail de BAnQ -, Léandre Bergeron présente son livre ainsi : « J’ai tenté de faire de grandes révolutions collectives pour changer le monde, mais ça ne fonctionne pas comme ça. Pour un changement véritable, il faut une prise de conscience individuelle et faire des changements dans sa vie d’abord et avant tout. »

Devenu fermier à McWatters, un quartier de Rouyn-Noranda de 386 kilomètres carrés, l’auteur «  vit simplement en cultivant la terre, en élevant des animaux et fabriquant du pain », selon ce journal de la capitale administrative de l’Abitibi-Témiscamingue.

BERGERON, Léandre, Deux pas en arrière dans l’ordre des choses, Rouyn-Noranda, Les Éditions des deux ailes, 2013, 174 p.

Catégorie(s) : Essai

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La guerre, il y a cent ans…

16 juin 2014 par Esther Laforce Pas de commentaires

C’est un très court roman, 123 pages, qui contient comme en un condensé la sombre réalité des hommes ayant combattu en France lors de la Première Guerre mondiale, dont on souligne cette année le centenaire. Reconnu déjà pour son écriture précise, brève et sans emphase, Jean Echenoz déroule dans 14 la mécanique qui porte cinq jeunes hommes vendéens de la mobilisation d’août 1914 à la fin de la guerre ou à leur mort.

C’est dans une atmosphère de patriotique allégresse qu’Anthime, ses amis Padioleau, Bossis et Arcenel, de même que son frère Charles, embarquent dans un train qui les mène dans les Ardennes. Une longue et éprouvante marche de trois semaines les conduit ensuite vers le front, aux alentours de Maissin, en Belgique, près de la frontière. Avec l’hiver, les quatre comparses – Charles ayant été finalement muté dans l’aviation – finiront par connaître le quotidien des tranchées : poux, alcool, vêtements mal adaptés, attaques, gaz, explosions et images qu’ils tenteront plus tard d’oublier. Parallèlement, Blanche, dont on devine par le regard jaloux d’Anthime que des sentiments amoureux la lient à Charles, reste derrière, dans une ville désormais vidée de ses jeunes hommes. Appuyée de ses parents et du médecin de sa famille, elle doit faire face aux conséquences de sa liaison avec Charles.

On ne trouvera pas, dans 14, une histoire des évènements qui expliqueraient les débuts de cette guerre, non plus que le détail des opérations militaires qui caractérisèrent les batailles ayant marqué la Première Guerre mondiale. 14 est plutôt un roman efficace et bien documenté, qui pointe avec acuité, parfois avec brutalité, sans lourdeur ni froideur, sur l’essentiel de ce qu’il y eut d’horrible et d’odieux dans ce carnage que fut la Grande Guerre.

Jean ECHENOZ, 14, Éditions de Minuit, 2012, 123 p.

Catégorie(s) : Guerres et conflits armés, Littérature française

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Du tombeau d’un pape au pont d’un sultan

10 juin 2014 par Gisèle Tremblay Pas de commentaires

Quel privilège que la lecture, n’est-ce pas? Le temps d’un voyage à Istanbul, j’ai accompagné un artiste génial et il a partagé avec moi ses aspirations grandioses, ses rancoeurs secrètes et ses pensées intimes.

Mathias Énard (1972-  ), écrivain et traducteur, connaisseur raffiné des langues et cultures persanes et arabes, vous convie à ce périple avec nul autre que Michel-Ange (1475-1564), génie de la Renaissance, dans son cinquième roman, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Actes Sud, 2010, prix Goncourt des lycéens).

Frustré des rebuffades infligées par l’arrogance du souverain pontife Jules II, Michelangelo Buonarotti délaisse l’édification du tombeau commandé par le pape (ce mauvais payeur!) et s’enfuit de Rome pour regagner Florence. Là, on aime, on admire le sculpteur sans égal du merveilleux  David, ce héros de la république florentine qui personnifie la capacité du faible à résister et à vaincre les puissants. Porteurs d’une mystérieuse invitation, des envoyés lointains l’y rejoignent. « On imagine la surprise de l’artiste, ses petits yeux qui s’écarquillent. Le sultan de Constantinople. Le Grand Turc. Il retourne la lettre entre ses doigts. Le papier ciré est une des plus douces matières qui soient. »

Ainsi commence l’extraordinaire aventure du projet de construction d’un pont sur le Bosphore, fantastique ouvrage de neuf cents pieds de long! Alléché et désireux de se venger du « pontife belliqueux qui l’a fait jeter dehors comme un indigent », Michelangelo consent. « Et la somme offerte par le Grand Turc est faramineuse. L’équivalent de cinquante mille ducats, soit cinq fois plus que le pape l’a payé pour deux ans de travail. Un mois. C’est tout ce que demande Bayazid. Un mois pour projeter, dessiner et débuter le chantier d’un pont entre Constantinople et Péra, faubourg septentrional. Un pont pour traverser ce que l’on appelle la Corne d’Or, le Khrusokeras des Byzantins. Un pont au milieu du port d’Istanbul. »

Bourreau de travail, obsédé par son art, curieux et passionné, Michelangelo étudie, observe, et surtout il dessine, dessine, dessine. Il parcourt la ville, découvre la basilique Sainte-Sophie, la Grande Mosquée, l’entourage de la cour ottomane, les quartiers mal famés. Désorienté, l’artiste frugal est happé par une fièvre sensuelle et créatrice à laquelle prennent part la danse, la musique, le désir et le mystère. Son intérêt et sa curiosité pour l’architecture et l’art ottomans sont sans limites, mais le disputent à sa frayeur devant le sacrilège que représente à ses yeux la foi des mahométans.

Objet d’admiration et d’amour pour les uns, craint et jalousé par les autres, Michelangelo fait face aux exigences d’un projet grandiose en terre étrangère, sans négliger une correspondance assidue destinée à maintenir des liens de famille, de travail et de création avec l’Italie. Une galerie de personnages étonnants esquissent une danse subtile autour du génial artiste. Leurs mouvements participent à l’intrigue dont l’intérêt ne se dément pas, du début à la fin de ce court roman aux allures de conte oriental.

Patients lecteurs, en attendant le nouveau pont Champlain sur le Saint-Laurent, le pont de Michel-Ange sur le Bosphore m’a fascinée. Très bien écrit, souvent  poétique, le livre donne à voir l’art de la Renaissance. Le divin Michel-Ange m’est apparu, très humain, et j’ai rêvé des trésors de Rome, de Florence et d’Istanbul.

Catégorie(s) : Roman historique

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Quand l’intuition trace la route

8 juin 2014 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

C’est une femme incapable d’envisager l’échec. D’ailleurs, elle n’accepte jamais un premier non. On la connaît grâce à l’émission Dans l’œil du dragon. Elle est la seule femme sur le plateau et elle s’appelle Danièle Henkel. Elle possède beaucoup de charisme et démontre une grande facilité à entrer en contact avec les gens.

Avec sa participation à cette émission, sa popularité s’est accrue et elle a multiplié les conférences. Parce que les gens lui posaient beaucoup de questions – sur ses origines, son histoire, ses convictions –, l’idée lui est venue d’écrire un livre. Elle voulait répondre à ceux qui désirent la connaître dans un contexte plus propice à la confidence que la courte période de questions qui suit une conférence. Danièle Henkel désirait également écrire son histoire pour ses enfants et ses petits-enfants, en guise de legs afin qu’ils ne se découragent jamais dans leur vie.

Son histoire se lit comme un roman. Elle est née d’une Marocaine juive et d’un soldat allemand qu’elle n’a jamais connu. Malgré sa famille monoparentale, elle a vécu une enfance heureuse et faste. Sa mère, propriétaire d’une pâtisserie prospère, était une entrepreneure hors pair et un modèle pour sa fille, car elle savait comment satisfaire tant la haute bourgeoisie marocaine que les clients moins fortunés. Elle participait également à des œuvres de charité.

Mais la vie les fera quitter le Maroc pour l’Algérie où Danièle vivra son adolescence et le début de sa vie adulte. Malgré un mariage arrangé qui ne la réjouit pas, Danièle Henkel ne perd pas sa soif de vivre et met au monde quatre enfants tout en occupant plusieurs postes. Elle désire toujours améliorer sa situation et se dépasser malgré les difficultés.

Quand elle sent que la vie sociale et politique en Algérie se dégrade, elle suit son intuition et propose à son mari d’immigrer au Canada. L’avenir lui donnera raison. Même si la vie d’immigrante n’est pas facile, elle réussit au moins à faire venir toute sa famille y compris sa mère. Tout son monde est maintenant en sécurité.

La soif d’entreprendre de Danièle Henkel ne l’a jamais quittée. Elle l’a transportée avec elle à Montréal. Au début, elle n’a pas les emplois dont elle rêve, mais à force de travail et d’acharnement, d’intuition et de confiance, elle arrive à trouver son créneau et à créer sa propre entreprise dans le domaine de l’esthétique et de la santé pour les femmes.

Comme sa mère, elle réussit à allier humanité et sens des affaires. Grâce à son attitude, elle a su transformer en conquêtes ce que d’autres auraient perçu comme des obstacles insurmontables. C’est pour cette raison que Danièle Henkel est inspirante. Elle donne envie de croire en soi et de ne pas avoir peur de se mettre en danger pour atteindre ses rêves.

Bonne conteuse, elle réussit à garder son lecteur en haleine. Son histoire fascine tant elle est riche en rebondissements et en aventures qui sortent de l’ordinaire.

 

HENKEL, Danièle, Quand l’intuition trace la route, Montréal, Les Éditions La Presse, 2013, 214 p.

Catégorie(s) : Biographies

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Après la guerre, le retour à la vie?

5 juin 2014 par Esther Laforce Pas de commentaires

            Le billet suivant est un peu spécial, car il est écrit par Aurore Deterre, une stagiaire française que nous avons accueillie ce printemps à la section Arts et littérature. Étudiante au programme Sauvegarde et valorisation du patrimoine écrit et textuel à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, Aurore a participé à la mise en valeur de nos collections. Le temps d’un billet, elle partage avec nous l’intérêt qu’elle a pris à la lecture du roman désigné révélation du roman français 2013 par le magazine Lire, Voir du pays de Delphine Coulin.

 

            Comment recommencer à vivre après six mois passés au front? Peut-on seulement reprendre sa vie comme si rien de tout cela n’était arrivé? Finit-on par oublier les odeurs putrides, les hurlements, les armes, le sang versé? Telles sont les questions auxquelles devront répondre Marine et Aurore au cours des trois prochains jours.

            Les deux jeunes femmes sont inséparables depuis leur adolescence. Depuis les années de lycée où elles se sont rencontrées, elles affrontent les déceptions, les coups durs de la vie à deux.  Alors, lorsque Marine, suite à la mort de son fiancé, décide de s’engager dans l’armée, Aurore, qui rêve de nouveaux horizons, s’enrôle à son tour. Elles ne pensaient qu’à « voir du pays ». Avaient-elles vraiment conscience de ce qui les attendait en acceptant de partir en Afghanistan? Six mois de tensions, de cauchemars, de blessures s’achèvent. Mais, avant de retrouver leur vie, l’armée leur accorde un « sas de décompression » : trois jours à Chypre dans un hôtel cinq étoiles. Trois jours pour retrouver la paix; mais l’angoisse et la violence sont-elles véritablement derrière elles?

            Un roman bouleversant, sombre, violent qui présente un pan de la guerre souvent laissé sous silence : le choc post-traumatique. Il ne s’agit pas seulement d’une analyse de la réalité et de la monstruosité de la guerre, mais encore d’une histoire d’amitié avec ses joies, ses lâchetés, ses silences.

            « Elles avaient trois jours pour effacer la fatigue extrême, due au travail permanent, à l’impossibilité de se reposer réellement, à l’incertitude de rentrer vivant. Trois jours pour réapprendre à ne plus avoir peur, à ne plus s’irriter à la moindre contrariété, à ne plus se taire dès qu’un avion approche, à ne plus prendre chaque passant avec un sac et un manteau pour un attentat suicide. » (p. 43)

 

Delphine COULIN, Voir du pays, Paris, Grasset, 2013, 266 p.

Catégorie(s) : Guerres et conflits armés, Littérature française

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Une guerre américaine, les Tuscarora

2 juin 2014 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

La guerre contre les Tuscarora, une tribu amérindienne de la Caroline du Nord, se déroule entre 1711 et 1715, à une époque où cette colonie compte moins de 5 000 habitants.

Elle implique quelques centaines de combattants de part et d’autre. En apparence, il s’agit d’un conflit local, mais en apparence seulement. Car selon l’auteur de ce livre, son issue a scellé la fin de la résistance amérindienne face à l’avancée, qui deviendra irrésistible, des colons américains à l’est des Appalaches.

Qualifiés par l’auteur du groupe le plus militant et le plus fort de la région, les Tuscarora sont, à la fin du conflit, totalement vaincus. Deux mille d’entre eux seront réduits en esclavage. La plupart des survivants quitteront le territoire et s’établiront dans le nord de l’État de New York, près de Niagara Falls, au sein de la ligue iroquoise. La Caroline du Nord, quant à elle, ouvrira l’intégralité de son territoire à la colonisation européenne, des villages côtiers existants aux Great Smoky Mountains.

L’auteur, professeur d’histoire à la University of North Carolina Wilmington, s’appuie sur les récentes recherches sur l’histoire coloniale des États-Unis – domaine en pleine ébullition depuis une vingtaine d’années – afin d’expliquer le sens de cette guerre et le sort malheureux des Tuscarora.

Razzias esclavagistes

Comme d’autres historiens avant lui, tel l’incontournable Alan Gallay, l’auteur constate que les marchands de Charles Towne (devenue Charleston), la capitale de la Caroline du Sud voisine, se sont tout d’abord enrichis par le trafic d’esclaves amérindiens  … capturés par d’autres Amérindiens, et ce, avant le trafic d’esclaves africains.

Il fait alors référence aux tribus prédatrices, notamment les Westoe, Yamasee, Catawba et Santee, qui se spécialisent dans le rapt d’Amérindiens. Ces tribus esclavagistes écument la Floride, la Géorgie, la Caroline du Sud, la Caroline du Nord, et même l’Alabama et le Mississippi. Elles attaquent villes et villages amérindiens, tuant les hommes et amenant ensuite femmes, enfants et adolescents vers Charles Towne afin de les échanger contre des armes, des biens manufacturés et de l’alcool.

Ces esclaves sont, pour la plupart, transportés par bateau dans les plantations de canne à sucre des Barbades, pour y mourir rapidement, d’épuisement et de sous-alimentation.

L’auteur souligne que l’appétit des marchands de la Caroline du Sud pour les esclaves amérindiens est insatiable et qu’au sein des sociétés amérindiennes, la guerre s’installe de façon permanente. Ce qui fera ultimement exploser les relations entre Amérindiens et autorités politiques en Caroline du Nord.

« Les vingt-cinq années comprises entre 1690 et 1715 ont été remplies d’horreur pour les Amérindiens du sud-est américain », résume l’auteur.

Les Tuscarora se révoltent

Devenus victimes des razzias esclavagistes, les Tuscarora constatent que leurs « alliés » de la Caroline du Nord, avec qui ils vivent en bons termes relatifs, ne les protègent pas, par exemple, en interdisant « l’importation » d’esclaves Tuscarora en Caroline du Sud.

Tel est le motif principal de leur révolte, à quoi s’ajoute l’impunité pour des cas de viols, de vols et de violence provenant de fermiers et marchands de la Caroline du Nord.

L’auteur fait également état d’un probable jeu diplomatique des Senecas, membres de la ligue iroquoise, qui auraient encouragé les Tuscarora à la révolte.

Ce livre montre qu’il est possible de retourner 300 ans en arrière, d’éclairer le sens d’événements oubliés et aussi, de raconter l’histoire avec un grand H à travers une structure narrative très lisible. Chaque chapitre adopte le format de petites biographies centrées sur les principaux personnages du conflit, y compris le chef Tuscarora « Roi Hancock ». Cette structure permet une lecture relativement aisée … mais pas au point, selon moi, d’être une de vos futures lectures de plage à Myrtle Beach!

LA VERE, David, The Tuscarora War: Indians, Settlers, and the fight for the Carolina Colonies, Chapel Hill (N.C.), University of North Carolina Press, 2013, 262 p.

Catégorie(s) : Guerres et conflits armés, Histoire des États-Unis

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Le Québec d’hier en cartes postales

30 mai 2014 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

Composé de reproductions d’affiches touristiques et de cartes postales portant sur le Québec, du XIXe siècle jusqu’à la fameuse Expo 67, ce livre résulte de la collaboration de deux chercheuses de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) et d’un professeur à l’École de design de l’Université du Québec à Montréal. La moitié des images provient des collections de BAnQ et une partie est accessible sur le portail de la bibliothèque.

Comme l’écrit en préface Guy Berthiaume, PDG de l’institution, ces productions graphiques « sont à la fois des expressions du phénomène touristique et les témoins de son histoire ». Car s’il y a une chose qui étonne, c’est bien la prépondérance de l’anglais, la langue de communication des concepteurs publicitaires d’avant le grand réveil des années soixante.

Une partie de l’explication de cet étrange phénomène tient aux valeurs culturelles des dirigeants des compagnies – Canadian Pacific, Canadian National Railways, Canada Steamship Lines – qui ont créé ces affiches. Petit retour sur le passé: en novembre 1962, le président du Canadian National affirme qu’il ne peut pas trouver un seul Canadien français en mesure d’occuper un des 28 postes supérieurs de l’entreprise. Cette déclaration « éclate comme une bombe » et provoque « une flambée de manifestations dans à peu près tous les coins du Québec », écrivent les auteurs de Canada-Québec : synthèse historique, 1534-2010. Mais cela est une autre histoire!

CHOKO, Marc H., Michèle LEFEBVRE et Danielle LÉGER, Destination Québec : une histoire illustrée du tourisme, Montréal, Éditions de l’Homme, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2013, 252 p.

Catégorie(s) : Documentaires québécois, Histoire du Québec

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Anxiété quand tu me tiens

26 mai 2014 par Maryse Breton Pas de commentaires

Vous est-il déjà arrivé d’emprunter un DVD au club vidéo et de réaliser après plusieurs jours qu’il est en retard? De vous dire qu’il faut absolument le retourner, mais de procrastiner au point de rendre l’exécution de cette simple tâche de plus en plus en plus difficile?

Ce qui commence comme une anecdote drôle de la vie quotidienne se transforme en cauchemar pour l’auteure et illustratrice américaine Allie Brosh puisque, pour elle, le DVD fautif la paralyse littéralement, la clouant sur le divan pendant des jours.

Plonger dans Hyperbole and a Half, le tout premier livre d’Allie Brosh qui rassemble les meilleurs billets de son blogue autobiographique, c’est découvrir une personne fragile, vulnérable, prise dans la tourmente de la dépression. L’humour noir et l’autodérision ne sont jamais trop loin, toutefois, comme lorsqu’elle décrit cette journée où après l’extraction d’une dent, la bouche encore engourdie à la suite de l’intervention, Allie pique une violente colère à sa mère au restaurant. Sa pauvre mère n’a d’autre choix que de se plier à ses demandes, au risque de passer en public pour une marâtre abusant de son enfant handicapée.

Brosh accompagne ses billets de dessins crus, dépouillés, aux couleurs vives. Elle se met en scène et campe également les personnages et les endroits principaux de son univers : sa mère, ses chiens, son ami, leur salon. Son autoportrait, un personnage primitif composé de quatre ou cinq traits, sans nez, avec de gros yeux ronds, rend de façon puissante les émotions que Brosh nous décrit.

Parfois drôles, parfois troublants, les épisodes de sa vie sur lesquels Brosh ouvre grande la porte hantent autant le lecteur qui n’a pas connu la dépression que celui qui en a souffert.

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BROSH, Allie, Hyperbole and a half : unfortunate situations, flawed coping mechanisms, mayhem, and other things that happened. New York, Simon & Schuster, 2013, 369 p.

Catégorie(s) : Bande dessinée, Récit autobiographique

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Ready-made littéraire

18 mai 2014 par Sylvie-Josée Breault Pas de commentaires

La forme du présent ouvrage intrigue. Tel un ready-made, où un objet trouvé devient une œuvre d’art, des termes usuels servent ici le projet esthétique de l’auteur. Multidisciplinaire, joyeux drille investissant les sphères des arts visuels, de la poésie et de la performance, Marc-Antoine K. Phaneuf en est à son troisième titre aux éditions Le Quartanier. Poésie? L’exercice de classification s’avère ici complexe. Sans coupe, en continu, le texte déconcerte. Consommateur de culture populaire, le jeune auteur rassemble ses expériences et nous les livre d’un trait. Cracheur d’interminables listes, dompteur de mots, l’écrivain improvisateur mène tout un cirque. Des souvenirs, mais surtout des expressions connotées, s’accumulent, se bousculent, se tiraillent, s’impatientent à la queue leu leu. Phaneuf les repère, les agence et voilà qu’ils paradent et discutent entre eux.

« … un peintre flamand, un flamant rose, rose carnaval, Cap Canaveral, un décollage de fusée, la série de peinture Action Painting de Mark Tansey où il représente des peintres du dimanche qui peignent un décollage de fusée, peindre aussi vite que Bob Ross, la coupe des Jackson Five, dans le temps que Michael Jackson était noir… »

La parole du crieur déferle. Du mot DÉBUT ou mot FIN, il sillonne les étendues paginées. Astucieux, son message n’est pas dénué d’âme. Sa logique tient à l’enchaînement des idées qui défilent. S’y immiscent la fantaisie et l’humour. L’artiste s’approprie le média livre pour réaliser son projet. La performance devient ici l’objet du travail d’écriture. Une belle invention que cette tirade. On s’y promène comme on parcourt les salles d’un musée en observant les locutions une à une, tels des objets suscitant la curiosité et les sourires, ici et là.

 

PHANEUF, Marc-Antoine K, Cavalcade en cyclorama, Montréal, Le Quartanier, 2013, 69 p.

Catégorie(s) : Poésie

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La science au temps de Harper

14 mai 2014 par Véronique Parenteau Pas de commentaires

« La science a longtemps été considérée par le gouvernement canadien
comme un outil d’une importance cruciale pour éclairer les politiques; sous Stephen Harper,
la relation est inversée. C’est maintenant la politique qui détermine quelles seront
les preuves scientifiques utilisées pour informer le gouvernement et quels seront
les scientifiques autorisés à informer le public. » (p. 50)

Le gouvernement conservateur de Stephen Harper n’est pas reconnu comme le plus grand défenseur de l’environnement (pensons seulement au retrait du Canada du protocole de Kyoto) ni comme le plus porté sur les sciences (abandon du caractère obligatoire du formulaire long pour le recensement de Statistique Canada, fermeture de plusieurs bibliothèques gouvernementales scientifiques). Pour le journaliste Chris Turner, c’est en fait une véritable guerre que Harper mène contre la science depuis son accession au pouvoir en 2006.

Page couverture de Science, on coupe!Dans son plus récent livre, Science, on coupe!, Turner démontre par de nombreux exemples que, sous Harper, une certaine idéologie politique l’emporte sur les faits, l’économie sur l’environnement. Il s’agit là d’une rupture majeure avec le gouvernement conservateur de Brian Mulroney des années 1980, alors que le Canada était un champion mondial de la protection de l’environnement. Pire, selon Turner, en basant ses décisions sur des idées politiques plutôt que sur des faits scientifiques, l’équipe de Harper s’attaque à un principe qui remonte à l’époque des Lumières : les décisions doivent reposer sur la preuve.

Sous Harper, la science ne sert plus à faire des choix éclairés, mais à plaire à l’industrie.

Quelques-unes des stratégies conservatrices illustrées par Turner :

  • Abolition de programmes et compressions budgétaires majeures touchant des organismes clés – notamment le ministère de l’Environnement, le ministère des Pêches et Océans, diverses instances de surveillance et des groupes de recherche, dont le Conseil national de recherches du Canada – réduisant ainsi leur capacité de faire convenablement leur travail de protection et de découvrir de nouveaux faits.
  • Contrôle orwellien, voire censure des communications des scientifiques du gouvernement.
  • Modifications aux lois environnementales qui ouvrent une voie royale aux pétrolières et aux gazières au détriment de certaines espèces marines fragiles, entre autres, et de la santé de la population.

Tout cela, et bien plus, a fait dire à une critique du National Post : « Science, on coupe! est un livre extrêmement important et vous devez à votre pays de le lire. »

                                  

TURNER, Chris, Science, on coupe! : chercheurs muselés et aveuglement volontaire : bienvenue au Canada de Stephen Harper, Montréal, Boréal, 2014, 226 p.
Aussi disponible en livre numérique

Version originale anglaise :
TURNER, Chris, The War on Science: Muzzled Scientists and Wilful Blindness in Stephen Harper’s Canada, Vancouver, Greystone Books, 2013, 170 p.

Catégorie(s) : Essai

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Pour sortir de l’hiver…

11 mai 2014 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Quelque chose comme une odeur de printemps d’Annie-Claude Thériault est avant tout la voix de Béatrice, une adolescente de 13 ans qui raconte l’étrangeté de son univers.

D’abord, il y a ses parents, complètement dépassés par le fait que Joachim, leur fils, présente des symptômes de schizophrénie. Puis Philomène, la petite sœur à l’esprit scientifique dont les réactions sont dénuées d’émotion.

Il y a aussi les amis et les personnages qui habitent le quartier. Wu, la Chinoise adoptée qui peint des personnages difformes et grotesques; monsieur Pham, le propriétaire du dépanneur, qui cuisine des rouleaux impériaux extraordinaires; et Mohammed, le client ventripotent et généreux. Grâce à eux, Béatrice émerge de son cocon familial pour se tourner vers d’autres univers plus légers et remplis d’exotisme.

Émaillé de descriptions colorées et odorantes, ce roman nous fait parcourir les événements qui marqueront l’adolescence et le début de la vie adulte de Béatrice. Une soirée de hockey au Forum de Montréal, le référendum de 1995 sur l’indépendance du Québec et plein de péripéties familiales drôles ou tristes sont racontés avec les yeux de cette adolescente au regard créatif et lucide à la fois.

Voilà le premier roman d’une écrivaine dont on quitte l’univers à regret, car la vie y est décrite avec énormément de saveurs et d’originalité; de la plus âcre à la plus fraîche en passant par l’aigre-douce.

THÉRIAULT, Annie-Claude, Quelque chose comme une odeur de printemps, Ottawa, Éditions David, 2012, 169 p.

 

Si vous avez aimé le livre à succès La liste de mes envies de Grégoire Delacourt, L’autodomestication, le premier roman de Laurent Weber, pourrait vous plaire aussi. On y retrouve le même thème du gagnant à la loto complètement paralysé par un montant d’argent exorbitant.

Également écrit sur le ton de la confidence, un homme, cette fois, raconte son silence envers son entourage à propos de ce gain. Il parle de ses rêves, de ses craintes, de son bouleversement et, surtout, de sa quête de sens.

Que feriez-vous si vous deveniez soudainement millionnaire ou encore milliardaire? En lisant ce livre, on ne peut que se poser la question.

Laurent Weber travaille dans l’audiovisuel et cela transparaît dans son écriture, car les images y abondent. Il a également une facilité pour les jeux de mots qu’il utilise de façon très amusante.

L’autodomestication est un roman qui nous surprend et qui nous rappelle la force du conditionnement.

WEBER, Laurent, L’autodomestication, Angoulème, Égo comme X, 2012, 78 p.

 

Catégorie(s) : Littérature française, Littérature québécoise

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Fin de la Nouvelle-France

6 mai 2014 par Jean-François Barbe 1 Commentaire

L’illustration de la couverture de La fin de la Nouvelle-France provient d’un tableau du peintre américain Benjamin West. L’œuvre met en scène le baron de Dieskau, un officier français blessé à la jambe lors de la bataille du lac George (auparavant lac Saint-Sacrement). La ferme magnanimité de l’officier de l’armée britannique William Johnson sauve, in extremis, le baron aux cheveux poudrés, vieilli, défait, terrifié, du tomahawk d’un Mohawk désireux de le scalper, sous l’œil à la fois attentif et détaché de deux tuniques rouges.

Cette spectaculaire illustration sert également de couverture au catalogue de la très intéressante exposition Clash of Empires en cours à Pittsburgh, portant sur la grande guerre continentale de 1754-1763 « contre les Français et les Indiens », le pendant américain de la guerre de Sept Ans, connue ici sous le terme de guerre de la Conquête.

Ce tableau constitue une pièce d’anthologie de propagande politique. Parce que Benjamin West y fait « converger l’impérialisme héroïque moderne et la vertu guerrière classique », il participe de plain-pied à la construction de l’imaginaire de « l’empire anglophone héroïque », comme l’écrit Steffen Mark Caffey dans sa thèse de doctorat An Heroics of Empire: Benjamin West and Anglophone History Painting 1764-1774.

Un imaginaire qui prend racine à cette époque. Auteur du texte d’ouverture de La fin de la Nouvelle-France, l’historien britannique Jeremy Black conclut que c’est à la fin de la guerre de Sept Ans que « l’Angleterre devint une puissance mondiale, changeant ainsi le cours de l’histoire du monde ».

Recueil de 24 textes, ce livre donne l’occasion de se familiariser avec d’importants chercheurs du domaine … et donne surtout le goût de lire (ou relire) leurs livres! Retenons-en deux: l’historien Denis Vaugeois et le sociologue Denys Delâge.

Denis Vaugeois traite du « rôle méconnu » de William Johnson, cette figure clé de l’empire anglophone héroïque de Benjamin West. Homme de Londres à titre de surintendant des affaires indiennes avant d’être major général, Johnson avait oeuvré à l’affaiblissement du réseau d’alliances amérindiennes de la Nouvelle-France, le dispositif central de la survie de la jeune colonie de 70 000 individus. Denis Vaugeois évalue l’impact de son action comme ayant été le « point tournant » de la guerre de la Conquête.

Pour sa part, Denys Delâge présente le chef outaouais Pontiac (ou Pondiac) comme chef militaire d’une guerre d’indépendance amérindienne, menée des Grands Lacs jusqu’en Louisiane, à la suite à de la défaite du « mauvais père » Onontio. Pontiac fut assassiné et son peuple, victime d’une guerre bactériologique préparée par le général Jeffery Amherst, celui-là même dont le nom a été donné à une rue située à quelques pas de la Grande Bibliothèque. En revanche, une partie des 200 000 Amérindiens de l’ouest des Appalaches a pu, grâce à Pontiac, faire échec à l’expropriation forcée sans compensation, signale Denys Delâge.

Respectivement cartothécaire à BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie et coordonnateur à BAnQ Québec, Jean-François Palomino et Rénald Lessard font partie des contributeurs de cet ouvrage collectif. Le premier s’est fait connaître par sa collaboration à la rédaction de l’atlas historique La Mesure d’un continent (ouvrage préparé en collaboration avec Bibliothèque et Archives nationales du Québec), que les préfaciers et éditeurs intellectuels de La fin de la Nouvelle-France qualifient de « remarquable ». Le second a notamment écrit un livre sur l’histoire de la médecine en Nouvelle-France. Chapeau bas, collègues!

FONCK, Bertrand et Laurent VEYSSIÈRE (dir.), La fin de la Nouvelle-France, Paris, Armand Colin, Ministère de la Défense, 2013, 499 p.

STEPHENSON, R. Scott, Clash of empires: the British, French & Indian War, 1754-1763, Pittsburgh, Senator John Heinz Pittsburgh Regional History Center, 2005, 108 p.

Catégorie(s) : Documentaires québécois, Essai, Guerres et conflits armés, Histoire du Québec

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Vie des Césars américains

21 avril 2014 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

À la recherche d’un solide panorama de l’histoire récente des États-Unis? Qui se lirait comme un roman policier dont l’irrésistible intrigue vous ferait passer quelques nuits blanches?

Je vous suggère ma « grande découverte » de ce début d’année 2014, American Caesars, un pur ravissement pour l’esprit publié en 2010 par l’historien et biographe Nigel Hamilton.

S’inspirant pour sa forme du livre de Suétone Vies des douze Césars – toujours réédité, deux mille ans après sa rédaction ! –, l’auteur brosse une série de tableaux très dynamiques, d’une quarantaine de pages chacun, sur les douze derniers présidents américains du XXe siècle. Et comme Suétone, il entremêle des considérations sur la vie privée, incluant la sexualité, avec la grande politique, intérieure et extérieure. L’idée consistant à illustrer que la personnalité peut fortement influencer la prise de décision … surtout lorsqu’on se trouve au sommet de la puissance impériale par excellence, les États-Unis.

Certains des douze Césars de l’auteur s’en sortent mieux que d’autres, à commencer par Franklin D. Roosevelt, Harry S. Truman, Dwight D. Eisenhower, John F. Kennedy et Ronald Reagan.

Qualifié par l’auteur du « plus grand César » du XXe siècle, Roosevelt est la clé de l’ascension hégémonique des États-Unis. D’une puissance moyenne, le pays est, dit l’auteur, devenu impérial avec l’anéantissement effectué de main de maître par Roosevelt du très fort courant isolationniste qui dominait alors le pays.

Personnage sous-estimé et quasi-oublié, son successeur Harry S. Truman est loin d’être ce poids plume, plus ou moins corrompu, auquel il est souvent associé. Hamilton le qualifie de deuxième plus grand César américain. Par la force de sa volonté, son goût vorace de la lecture d’auteurs anciens – les Plutarque et autres Tacite –, son ambition et un réalisme froid dans le choix de ses alliances politiques, il se hisse d’un milieu très pauvre du Missouri pour mettre les pieds à Washington, la première fois, à l’âge de 44 ans. Président du pays à la mort de Roosevelt, Truman devient, avec les accords de Potsdam, « l’architecte de l’empire américain ». À un certain moment, il tente de composer avec le général MacArthur, vainqueur d’une bataille décisive de la guerre de Corée –, pour mieux se rendre compte que le général était devenu réellement dangereux, avec des rêves de pulvérisation du communisme par la bombe atomique! Comme César avec Pompéi, Truman doit alors neutraliser MacArthur et subir les conséquences politiques d’une guerre meurtrière et interminable, tout en prêtant le flanc aux attaques des initiateurs du maccarthysme.

Eisenhower, qui succède à Truman, est présenté comme l’habile stratège de la destruction du maccarthysme, et Ronald Reagan, comme un visionnaire pour sa politique de défense vis-à-vis de l’URSS, qui n’avait alors rien de consensuelle.

Pour sa part, Lyndon B. Johnson, dont 2014 marque le 50e anniversaire de sa grande loi sur les droits civiques, apparaît comme une figure tragique. Son portrait est saisissant : le Texan sait que sa loi fermera les portes du Sud aux démocrates pendant au moins 50 ans, mais il veut aller encore plus vite que Kennedy sur le terrain de l’égalité grâce à l’action de l’État redistributeur. Cependant, aspiré par la guerre du Vietnam, il n’aura pas les moyens financiers de son idéal. Aurait-il pu mettre un frein à la spirale vietnamienne? L’auteur en doute, montrant du doigt Richard Nixon – lequel – en « Tibère », manoeuvrait en coulisse afin de saboter une paix éventuelle avec le Vietcong.

Peut-être parce qu’ils sont plus près de nous, les portraits des Bush me sont apparus caricaturaux dans la dénonciation de leur manipulation des médias et de l’opinion publique. Mais c’est bien peu pour ce pur ravissement qu’est American Caesars !

HAMILTON, Nigel. American Caesars : lives of the US Presidents, from Franklin D. Roosevelt to George W. Bush, London, Bodley Head, 2010, 596 p.

SUÉTONE. Vies des douze Césars, Paris, Flammarion, 2007, 408 p.

Catégorie(s) : Biographies, Histoire des États-Unis

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La belle Anna Karénine

16 avril 2014 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Anna est mariée à Alexis Alexandrovitch, un homme d’État russe important. Ils ont un fils prénommé Serge et vivent à Pétersbourg. Dans le train qui l’amène en visite chez son frère et sa belle-soeur à Moscou, Anna rencontre le comte Vronski. Elle éprouve pour lui un attrait qui se confirmera quelques jours plus tard lorsqu’elle le croise à nouveau dans un grand bal.

Après avoir dansé avec Anna, Vronski sait qu’il ne pourra plus jamais l’oublier.

Mais elle est mariée et jouit d’une vie très confortable, même si l’union est fondée davantage sur la raison que sur la passion. L’amour d’Anna pour Vronski vient réveiller en elle une flamme qu’elle croyait éteinte depuis longtemps.

Cependant, la société russe du 19e siècle ne tolère pas l’adultère, encore moins le divorce. La haute société péterbourgeoise commence à médire au sujet d’Anna et de Vronski jusqu’à ce que cela devienne insupportable pour le nouveau couple et pour le mari cocu, Alexis Alexandrovitch, dont la réputation est éclaboussée. Celui-ci tente de se venger en enlevant à Anna le droit de voir son fils Serge.

Cette histoire prenante peint avec énormément de finesse la passion dévorante qui unit deux êtres et la complexité de leurs sentiments. Léon Tolstoï nous plonge avec acuité dans cette société bourgeoise russe d’avant la révolution avec l’esprit d’un maître.

Malgré les différences de culture et d’époque, nous entrons dans la peau des personnages déchirés entre leur bonheur, leurs remords et leur honte, torturés qu’ils sont face à leur destin et au jugement de leurs contemporains.

Quelle sera l’issue de cet amour?

Porté au grand écran à maintes reprises au 20e siècle, le roman Anna Karénine de Léon Tolstoï a inspiré cinéastes, acteurs, compositeurs et chorégraphes. Il représente ce qu’il y a de plus beau et de plus tragique dans la vie d’un être humain.

 

TOLSTOÏ, Léon, Anna Karénine, Paris, Gallimard, 2010, c1952, 909 p.

WRIGHT, Joe, Anna Karénine, versions anglaise et française, Angleterre, Alliance Vivafilm (591252), 2012, DVD, 140 min, avec Keira Knightley et Jude Law.

DUVIVIER, Julien, Anna Karenina, versions anglaise et espagnole, Angleterre, 1948, DVD, 112 min, avec Vivien Leight et Ralph Richardson.

CARLSON, David, Anna Karenina: an opera in two acts, United Kingdom, Signum Records (SIGCD154), 2009.

PILIKHINA, Margarita, Anna karenina / The Bolshoï Ballet, Kultur International Films, Moscou (D1203), 1979, DVD, 78 min.

Catégorie(s) : Littérature russe

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Saluerons-nous le jour?

18 mars 2014 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

Les fulgurances de « celui dont il est devenu assez risqué de parler, à moins que ce ne soit bien sûr pour en dire du mal » ont intéressé Gaston Miron – lors des dernières années de sa vie.

« Nous appartenons à ce petit groupe des peuples sur la terre au destin d’une espèce particulière : l’espèce tragique. Pour eux, l’anxiété n’est pas de savoir si demain ils seront prospères ou malheureux, grands ou petits, mais s’ils seront ou ne seront pas, s’ils se lèveront pour saluer le jour ou rentrer dans le néant. »

Ces propos de Lionel Groulx, « à rapprocher de Kundera », Miron les redécouvre dans le climat morose des accords de Charlottetown endossés par Robert Bourassa, indique l’auteur de Gaston Miron : la vie d’un homme. Le biographe signale qu’après les échecs référendaires, Miron pense que les Québécois forment un « peuple qui a choisi de ne pas naître ».

Près de vingt ans plus tard, les réflexions et les recherches sur les référendums perdus – et dans le dernier cas « volé », selon l’expression de Robin Philpot – ne sont pas légion. Il n’est pas simple de penser que parmi les 190 référendums sur la souveraineté tenus dans le monde entre 1791 à 2009, deux des trois échecs se sont produits au Québec, le troisième ayant eu lieu à Chypre en 2004, selon une recherche citée par Pierre Drouilly, préfacier du livre Ce peuple qui ne fut jamais souverain.

Deux générations plus jeune que Gaston Miron, Mathieu Bock-Côté n’esquive pas la portée de ces événements lourds de sens. Et il ne renie pas, non plus, la force qui les sous-tend.

Autrement dit, il ne vit pas en faisant comme si de rien n’était, au milieu du « provincialisme rassurant » d’une patrie en voie de « louisianisation » comme l’écrivent les auteurs de Ce peuple qui ne fut jamais souverain en parlant de la tentation du  « suicide politique des Québécois ».

Dans une langue très claire, Bock-Côté traite dans Exercices politiques de grands sujets de l’heure: le multiculturalisme vu comme « l’art de se draper dans le monopole de la vertu »; la démocratie et la tentation autoritaire de faire taire les Djemila Benhabib de ce monde; les médias sociaux; la démagogie populiste qui veut faire croire qu’il suffit d’un peu de pression sociale pour garantir une « juste » redistribution des ressources; et la nouvelle droite, l’envers de la médaille « gauche de la gauche » par rapport à la citoyenneté nationale.

Mais c’est dans le dernier tiers, intitulé « Demain l’indépendance? », que se trouvent, selon moi, les meilleures pages du livre.

Bock-Côté s’y présente comme étant un « souverainiste pessimiste » ce qui, dit-il, n’a rien à voir avec le désespoir « qui s’enferme dans la certitude du déclin ». Il se décrit comme faisant partie des indépendantistes « gardiens d’une espérance, d’un idéal auquel les Québécois ne peuvent pas renoncer sans s’abîmer intérieurement, mais auquel ils ne sont pas prêts à consentir politiquement pour l’instant ».

Or, comme le constate l’auteur, dans certaines circonstances, les choses peuvent changer du tout au tout et l’idéal, mû par ces gardiens de l’espérance, devenir réalité. C’est ce qu’a montré, dit-il, l’émergence du Parti conservateur canadien, issu de la mouvance réformiste de l’Ouest ou encore la fin de l’Union soviétique. Le dernier exemple est très frappant, considérant que cette société était décrite à la fin des années 70 comme étant stable et de nature « participative » par un politologue américain de renom.

Initialement publiés dans un blogue du Journal de Montréal, les textes d’Exercices politiques gagnent énormément d’avoir été rassemblés dans un livre. D’une longueur de cinq à dix pages, ils se lisent beaucoup plus facilement que sur l’interface d’un journal électronique. Et, bout à bout, ils font découvrir un esprit critique et cultivé qui lit, qui réfléchit et qui écrit afin d’être compris par ses lecteurs. On est loin du jargon universitaire des auteurs de Ce peuple qui ne fut jamais souverain et on est à cent lieues des billets d’humeur des surveillants de l’opinion publique qui remplissent les pages de nos journaux. Très, très plaisant!

BOCK-CÔTÉ, Mathieu. Exercices politiques, Montréal, VLB éditeur, 2013, 384 p.

HOUGH, Jerry F. How the Soviet Union is Governed, Boston, Harvard University Press, 1979, 679 p.

NEPVEU, Pierre. Gaston Miron : la vie d’un homme : biographie, Montréal, Boréal, 2012, 900 p.

PAYETTE, Roger et Jean-François Payette. Ce peuple qui ne fut jamais souverain : la tentation du suicide politique des Québécois, Anjou, Fides, 2013, 276 p.

PHILPOT, Robin. Le référendum volé, Montréal, Les Intouchables, 2005, 205 p.

Catégorie(s) : Documentaires québécois, Relations Québec-Canada

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Toute la terre et tout le ciel

4 mars 2014 par Marie-Line C. Lemay Pas de commentaires

En même temps, toute la terre et tout le ciel de l’auteure canadienne Ruth Ozeki ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Faisant preuve d’un souffle étonnant, ce roman unit à travers le temps la vie d’une écrivaine vivant en Colombie-Britannique, au lendemain du tsunami de 2011, à celle d’une adolescente de Tokyo au début des années 2000.

On y découvre un père désabusé et suicidaire, une arrière-grand-mère féministe devenue nonne, les lettres d’un jeune soldat kamikaze, un corbeau à la présence prémonitoire, un chat répondant au nom de Pesto et son maître féru de botanique, les noms latins d’insectes reproduits en origami, la pratique du zazen…

Tout ce récit n’aurait pas été possible si Ruth, sorte d’alter ego de l’auteure, n’avait trouvé ce sac en plastique, échoué sur la grève de la baie Désolation. À l’intérieur, une pile de lettres, une montre-bracelet et le journal de Nao, dissimulé dans une ancienne édition cartonnée d’À la recherche du temps perdu… C’est à la première page de ce journal que s’ouvre le roman : « HELLO ! Je m’appelle Nao, et je suis un être-temps. »

Bien vite, on comprend que Ruth en a commencé la lecture. Et qu’elle se sent personnellement interpellée par l’histoire de Nao dont le récit, distillé entre les propres pensées de Ruth, finit par nous accrocher tout autant. C’est que le journal de Nao fut écrit dans le but ultime d’être lu. Lentement hameçonné, le lecteur que nous sommes remonte le fil de l’histoire, à la découverte du destin de Naoko Yasutani. Qu’est-il arrivé à cette jeune adolescente curieuse, brillante, mais qui pressent sa propre fin? Comment son journal est-il parvenu à traverser l’océan Pacifique? Mais aussi : de quelle façon la lecture et l’écriture modifient-t-elles notre expérience, notre vie?

Plusieurs couches de sens, donc, dans ce roman où les thèmes plus sombres de l’intimidation, de la prostitution, du suicide, de la guerre, côtoient ceux des liens intergénérationnels, de la spiritualité bouddhique, de la mémoire, des mythes et des traditions, de notre perception du passage du temps, de la création, du rapport entre l’écrivain et le lecteur, entre la réalité et la fiction, et même… de la physique quantique!

Paru à l’automne 2013 avec son titre français un peu longuet, quoique tout à fait justifié puisqu’il s’agit d’une citation, En même temps, toute la terre et tout le ciel (A tale for the time being dans sa version originale) a fait davantage de remous au sein de la presse anglophone. Il faut dire qu’il fut finaliste du prix littéraire Booker, finalement remis à Eleanor Catton pour The Luminaries (pas encore disponible en français).

Le langage adolescent de Nao, exacerbé par une traduction un peu trop « franco-française » à mon avis, pourra rebuter certains lecteurs. Néanmoins, cela ne diminue en rien la structure remarquablement captivante du récit, dans la lecture duquel on gagne à persévérer. Particulièrement fouillée, l’histoire a le mérite d’être enrichie de notes, de quelques appendices et d’une bibliographie.

 

OZEKI, Ruth, En même temps, toute la terre et tout le cielParis, Belfond, 2013, 604 p.

OZEKI, Ruth, A tale for the time beingToronto, Vicking, 2013, 422 p.

Catégorie(s) : Littérature canadienne

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