Portail BAnQ Nétiquette
Annotations;: Livres, musique et cinéma.

Le temps d’un été : un film percutant

21 juillet 2016 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

August-Osage-County_300x445Beverly et Violet forment un vieux couple. Atteinte d’un cancer de la bouche qui la fait souffrir, elle avale des pilules parfois en abondance. Il boit un coup et se réfugie dans la lecture.

Un jour, Beverly disparaît. Deux des filles du couple, Ivy et Barbara (cette dernière accompagnée de son mari et de sa propre fille) viennent retrouver leur mère. Rapidement, les reproches fusent et les disputes commencent. Entre-temps, la police retrouve Beverly, noyé.

Toute la famille se retrouve chez Violet après les funérailles : on regarde des photos anciennes et on échange des souvenirs. Lors du repas, les couteaux commencent à voler bas. Violet ne se gêne pas pour lancer tout ce qu’elle pense sans aucune inhibition. Les médicaments y sont-ils pour quelque chose? Quoi qu’il en soit, nous assistons à une scène impressionnante et jouée magnifiquement.

Meryl Streep est extraordinaire dans son interprétation de Violet intoxiquée par sa médication. Elle est d’une telle vérité dans sa façon odieuse de régler ses comptes! Autour de la table, une foule de très bons acteurs lui donne la réplique : Julia Roberts, Ewan McGregor, Chris Cooper, et bien d’autres encore.

Ce film dépeint une famille à laquelle personne ne voudrait appartenir. Les relations sont difficiles, pleines de secrets et de rancunes qui éclatent au grand jour. La mort de Beverly a rompu l’équilibre fragile de la famille qui s’écroule comme un château de cartes. Parfois, la réalité est bien loin de l’idéal auquel tout le monde rêve et la méchanceté, encore plus retentissante dans un contexte familial.

Presque insupportable à regarder à certains moments, ce film est criant de vérité avec ses nombreuses et dures confrontations et ses personnages qui s’en sortent tant bien que mal.

En bout de ligne, ce drame devient fascinant et bouleversant. On a envie de le revoir pour mieux digérer cette intensité et comprendre les névroses des personnages, les liens malsains qui les unissent. Cette toile triste et grotesque signée John Wells est remplie d’humanité.

 

WELLS, John, Le temps d’un été, Toronto, Entertainment One, 2014, 121 min.

Catégorie(s) : Films

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , , , ,

Le livre des Baltimore

13 juin 2016 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Marcus Goldman, le personnage principal du roman, habite Montclair, une petite ville de la côte est des États-Unis. Devenu écrivain, il consacre son deuxième roman à l’histoire de ses cousins Goldman de Baltimore pour leur rendre hommage et mieux comprendre ce qui leur est arrivé.

Marcus puise dans ses souvenirs de jeunesse pour décrire avec bonheur l’admiration qu’il a vouée pendant si longtemps à cette famille Goldman, surnommée les « Baltimore ». Elle se compose de son cousin Hillel, assoiffé de connaissances, brillant et provocateur; de son cousin adopté, Woody, un colosse très doué au football et toujours prêt à défendre la veuve et l’orphelin; de son oncle Saul, dynamique et généreux, avocat de renom gagnant toutes ses causes et de sa tante Anita une jolie femme médecin, pimpante et affectueuse.

Tout semble réussir à cette famille qui vit avec passion, solidarité et richesse. Marcus éprouve une grande fascination pour les Baltimore. Avec leur magnifique maison et leurs résidences secondaires, leur vie lui semble plus belle, plus réussie et plus heureuse que la sienne.

Malgré sa jalousie, c’est la grande affection qu’il a pour eux qui prédomine. De plus, il a souvent l’occasion de passer des vacances avec eux, seul ou accompagné de ses parents. Avec ses deux cousins, il forme le « gang des Goldman » partageant sports, petits boulots, engagement politique, serments et mauvais coups.

Au début de leur adolescence, ils font la connaissance d’Alexandra, une jeune fille de deux ans leur aînée dont ils tomberont tous amoureux; ils se jureront cependant de ne pas tenter de la séduire, par loyauté les uns envers les autres.

Si Marcus revisite le passé, c’est qu’il est survenu un drame dans la vie des Baltimore. En fait, leur vie a basculé plusieurs fois jusqu’à la tragédie finale dont nous ne comprendrons toutes les ramifications qu’à la fin du roman. C’est ainsi que l’auteur Joël Dicker nous tient en haleine. Avec des allers-retours entre le passé et le présent, il construit une histoire bien imbriquée et prenante dont les personnages éclatants de vie stimulent notre imaginaire.

Marcus Goldman, son héros, était déjà présent dans son précédent roman, La vérité sur l’affaire Harry Québert vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires.

À travers le récit de sa jeunesse, nous apprenons comment Marcus est devenu écrivain. Au fur et à mesure qu’il comprend le drame des Goldman de Baltimore, il réussit à écrire son deuxième roman et à guérir ses plaies.

 

DICKER, Joël, Le livre des Baltimore, Paris, Éditions de Fallois, 2015, 475 p.

Catégorie(s) : Littérature suisse, Roman

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , , , ,

Je lance un défi de lecture – 5 – La femme qui fuit

3 mai 2016 par Christine Durant 1 Commentaire

 

Que d’émotions pour terminer ce défi de lecture qui aura été assez exigeant pour moi (entre le travail, la famille, les études et le rhume)! Mais ça en valait la peine!

 

défi_la femme qui fuit

Phrases courtes, écriture vive, rythme effréné comme si le temps allait nous manquer. Récit profondément touchant, émotivement engageant. Voici la recette, à mon avis, d’un roman gagnant du Prix des libraires!

 

C’est peu dire : mon cœur de mère fut chamboulé.

 

Le récit que nous livre Anaïs Barbeau-Lavalette est prenant. C’est l’histoire de sa grand-mère Suzanne Meloche, épouse de Marcel Barbeau, peintre et sculpteur québécois. Le récit aborde l’effervescence entourant la création du mouvement automatiste et la publication du manifeste du Refus global de Paul-Émile Borduas. Il illustre également à travers la vie de Suzanne Meloche les déchirements qu’ont dû vivre plusieurs artistes du mouvement à essayer de concilier liberté et responsabilité. Le récit nous amène à réfléchir : faut-il forcément abandonner ceux qu’on aime pour vivre sa liberté individuelle? Il importe de se remettre dans le contexte social de l’époque dans laquelle le récit se déroule : le Québec de Duplessis des années 1940 et 1950 est encore largement sous le joug de l’Église catholique. Néanmoins, on peut se poser la question : fallait-il passer par là pour arriver ici?

 

 

 

 

 

Ainsi tu continues d’exister.
Dans ma soif inaltérable d’aimer.
Et dans ce besoin d’être libre, comme une nécessité extrême.
Mais libre avec eux.
Je suis libre ensemble, moi.

 

 

Ce récit ne peut laisser personne indifférent.

Il obtient mon vote comme grand gagnant de la catégorie Roman québécois du Prix des libraires du Québec 2016.

Maintenant que mon défi de lecture est terminé, j’attends avec impatience le dévoilement du gagnant le 9 mai prochain.défi de lecture - romans québécois

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce fut une expérience intéressante de découvrir de nouveaux auteurs québécois très talentueux. Des récits qui, souvent, nous touchent par des trames très personnelles.

 

Catégorie(s) : Défi de lecture, Littérature québécoise, Prix littéraires

Mot(s)-clé(s) : , , , , ,

Je lance un défi de lecture – 4 – Nord Alice

25 avril 2016 par Christine Durant 2 Commentaires

Défi de lecture -4

Des quatre romans lus jusqu’à maintenant pour mon défi de lecture, Nord Alice de Marc Séguin est mon préféré. J’en ai aimé l’écriture simple, mais efficace.

 

D’une certaine manière, je me suis reconnue dans le récit. Ce que vivent les personnages est raconté de façon suffisamment réaliste pour qu’on puisse s’y identifier. Le récit n’est pas banal pour autant : le narrateur, médecin de formation, s’exile à Kuujjuaq pour comprendre avec quoi rime l’amour : c’est que la femme qu’il aime est Inuite. Nous découvrons alors un monde de paysages à couper le souffle, de nature sauvage et de froid extrême.

 

« Des glaces millénaires qui flottent et meurent, portées par la mer, vers le sud. Des éternités qui fondent. »

 

Un monde aussi confronté à des difficultés sociales : les Blancs ont voulu s’approprier le Nord et y ont laissé des traces que des milliers d’années de survie ne sont pas capables d’absorber.

 

« J’imagine que les médicaments sont arrivés par avion. Avec l’alcool, les Whippets et les tranches de fromage Singles. »

 

Le narrateur essaie de comprendre aussi à travers l’histoire familiale paternelle jusqu’où il faut aller pour montrer son amour à l’autre et de l’autre. Quels gestes faut-il poser pour prouver que l’amour entre deux personnes est authentique et inconditionnel?

 

 

 

J’amorcerai sous peu la dernière étape du défi que je me suis lancé à la mi-février avec La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette.

 

Le gagnant de la catégorie Roman québécois du Prix des libraires du Québec sera dévoilé le lundi 9 mai prochain.

Catégorie(s) : Littérature québécoise, Prix littéraires, Relations entre hommes et femmes

Mot(s)-clé(s) : , , ,

Deux sœurs aux vies entremêlées

17 avril 2016 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Joséphine et Iris sont deux sœurs aussi différentes qu’inséparables. Iris est blonde, frivole et mariée à un homme riche. Elle rêve de se sentir vivante car sa vie intérieure est vide. Depuis ses études en cinéma, elle n’a pas eu la force de croire en elle et préfère voler les idées des autres pour se mettre en valeur.

Joséphine, cheveux bruns, est une femme plus sérieuse et indépendante. Elle a mis à la porte son mari chômeur qui la trompe et qui ne se donne pas la peine de chercher du boulot. Mère de deux enfants, elle doit travailler sans relâche et refuse de demander de l’argent à sa mère ou à sa sœur.

Depuis leur enfance, les deux sœurs sont à la fois complices et envieuses l’une de l’autre. L’une brille dans l’ombre par ses études et ses connaissances qui lui rapportent un maigre salaire; l’autre se distingue en public, mais n’arrive pas à être financièrement autonome.

Iris tente d’écrire un roman mais souffre du syndrome de la page blanche. Joséphine vient de découvrir qu’elle doit 40 000 euros à la banque car son ex-mari a fait un prêt dans leur compte conjoint en imitant sa signature.

C’est alors qu’Iris propose un pacte à sa sœur : écrire un roman en son nom. Iris sera l’auteure officielle, Joséphine la plume fantôme. La plus belle en fera la promotion et la plus érudite en récoltera les recettes. Excitées par ce plan qui répond chacune à leurs besoins, elles sont plus complices que jamais.

Ce roman de Katherine Pancol, Les yeux jaunes des crocodiles, a été transposé en film par Cécile Telerman. Julie Depardieu y interprète Joséphine et Emmanuelle Béart, Iris. Légère et profonde à la fois, cette histoire sur l’ombre et la lumière, sur le mensonge et sur la vérité, nous renvoie à des personnages qui manquent de confiance en eux. Car a-t-on besoin de mentir lorsqu’on a confiance en soi? Sans compter que les mensonges apportent leur lot de problèmes, comme le constateront les protagonistes.

Porté par plusieurs grands interprètes, ce film est divertissant et prenant. Il révèle les personnalités de deux sœurs, décrit leurs réactions face aux aléas de la vie et montre comment leurs comportements prennent racine au plus profond de leur vie familiale, comme en témoignent leurs souvenirs.

 

TELERMAN, Cécile, Les yeux jaunes des crocodiles, Canada, Mongrel Media, 2015, 123 min.

PANCOL, Katherine, Les yeux jaunes des crocodiles, Paris, Albin Michel, 2006, 651 p.

Catégorie(s) : Films

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , , ,

Je lance un défi de lecture – 3 – À la recherche de New Babylon

4 avril 2016 par Christine Durant Pas de commentaires

 

Dans mon dernier billet, je vous mentionnais que Nord Alice de Marc Séguin serait la prochaine étape de mon défi de lecture. Surprise! C’est plutôt le premier roman de Dominique Scali, À la recherche de New Babylon que j’ai lu, en 12 jours. Je constate d’ailleurs que mon objectif de lire au moins 20 pages par jour est la plupart du temps largement dépassé! J’ai même le temps de prendre des pauses!défi de lecture - À la recherche de New Babylon

 

Dominique Scali nous transporte au Far West dans un monde violent où la plupart des personnages sont désillusionnés. Un monde où les confits se règlent en duel, où les coupables sont pendus devant public et où les femmes travaillent trop souvent dans des bordels!

Ce récit du Far West est construit autour des carnets de notes du narrateur. C’est à travers eux qu’on découvre les personnages et leur quête personnelle : un faux prédicateur qui préfère le silence aux sermons révoltés; un boxeur pyromane qui échappe à plusieurs pendaisons; une jeune femme qui cherche le mari parfait; un présumé exilé russe qui tente de bâtir la ville la plus dangereuse du Far West et qui défie ses adversaires aux échecs, et puis un célèbre matador mexicain devenu chasseur de primes.

Malgré un début plus difficile, j’ai graduellement compris les liens entre les personnages. Il n’y a pas d’ordre chronologique entre les textes des carnets de notes : on saute d’une année à l’autre dans un désordre intentionnel, le désordre du Far West?

Personnellement, j’ai eu du mal, surtout dans les deux premiers carnets, à m’attacher aux personnages et à comprendre qui ils étaient. J’ai également trouvé dommage de me rendre compte presque à la moitié du récit que les petites pensées dont il est parsemé étaient les dernières paroles que Charles Teasdale, le boxeur pyromane, aurait pu prononcer avant d’être pendu! Il me faudra une deuxième lecture pour apprécier toutes les subtilités du roman. Probablement après le défi de lecture …

photo défi_1622

 

Il me reste donc deux étapes pour compléter mon défi de lecture avant le 9 mai prochain.

 

Catégorie(s) : Défi de lecture, Littérature québécoise, Livres numériques

Mot(s)-clé(s) : , ,

Stupeur et tremblements entre l’Occident et l’Orient

20 mars 2016 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Je ne connaissais pas l’écriture d’Amélie Nothomb et mes connaissances sur le Japon sont limitées. À la lecture de son roman, Stupeur et tremblements, j’ai vécu une double initiation.

Cette auteure, fille de diplomate, a vécu sa petite enfance au Japon et en a conservé une vision idyllique. C’est pour cette raison qu’à l’âge adulte, elle décide d’y retourner. Après de nombreux efforts, elle décroche un contrat d’un an comme interprète dans une grande multinationale de Tokyo. C’est à partir de cette histoire vraie qu’Amélie Nothomb a écrit son roman. Quelle est la part de vérité et la part de romanesque? Je n’en sais rien, mais l’histoire est amusante et drôlement bien racontée.

Amélie est engagée à la section import-export de la compagnie Yumimoto. Elle y fait la connaissance de Fubuki Mori, sa supérieure immédiate. Celle-ci est une magnifique Japonaise de 29 ans, toujours célibataire, qui a mis sept ans pour obtenir son poste actuel, une ascension rare pour une femme. Charmée par sa beauté et par sa gentillesse, Amélie attend ses ordres. Les premiers viendront de M. Saito, le supérieur de Mlle Mori. Il s’agit d’écrire une lettre d’invitation pour une partie de golf. Malgré son application, Amélie doit sans cesse recommencer son travail, car il ne satisfait pas M. Saito. De guerre lasse, celui-ci lui demande plutôt de lui servir un café. Amélie se met alors à servir le café ou le thé à chacun des employés de sa section.

Tout va bien jusqu’au jour où on lui demande de faire la même chose pour un groupe de clients en visite. Comme elle parle japonais couramment, Amélie passe de nombreux commentaires en faisant le service, ce qui entraîne un malaise général au sein du groupe, particulièrement auprès des dirigeants de Yumimoto. C’est alors qu’elle fait la connaissance de M. Omochi, le supérieur de M. Saito. Scandalisé par le manque d’humilité d’Amélie, il lui demande de ne plus parler japonais alors que c’est pour la connaissance de cette langue qu’elle a été engagée!

Amélie multiplie les gaffes au sein de cette entreprise où la hiérarchie règne. Si elle ne reçoit pas d’ordres précis, elle prend des initiatives qui lui sont reprochées par la suite, car elle a volé le travail d’un autre ou n’a pas respecté la hiérarchie. C’est ainsi que sa relation avec Fubuki va se dégrader, car celle-ci se sent humiliée par le comportement d’Amélie, dont elle se croit responsable. Un jour, à cause d’elle, Fubuki subit la fureur d’un de ses supérieurs devant tout le monde. C’est l’humiliation suprême. Elle court se réfugier dans les toilettes pour pleurer seule. Amélie, pleine de compassion, vient la consoler, mais c’est une gaffe de plus. Elle n’a pas respecté le dernier bastion de l’honneur de Fubuki : ne pas montrer ses larmes. Amélie devra payer chèrement cette offense…

Heureusement, cette histoire est racontée avec beaucoup d’humour, car il s’agit véritablement d’un choc culturel entre l’Orient et l’Occident où les notions de respect, de hiérarchie et d’honneur ne sont pas les mêmes. J’ai reconnu là certaines caractéristiques semblables à celles du peuple indonésien que j’ai connu lors d’un échange culturel de huit mois à l’âge de vingt ans. Je me souviens à quel point le regard du groupe était important pour préserver son honneur. On ne devait pas montrer ses émotions aux autres. Sans compter la notion de respect qui était différente de la nôtre, y compris l’importance de la hiérarchie liée au statut ou à l’âge des personnes.

C’est sans doute à cause de cette expérience que j’ai tant apprécié ce roman et aussi à cause de tous ces petits boulots que j’ai pu faire où je me questionnais ou m’inventais des histoires comme le fait Amélie. J’ai dégusté cette lecture intelligente, ri du côté caricatural de l’écriture et compris le succès d’Amélie Nothomb. Après la lecture du roman, j’ai vu le film qu’en a tiré le réalisateur Alain Corneau et dont l’interprète principale est Sylvie Testud. J’ai trouvé que le choc culturel y est très bien rendu, mais l’humour d’Amélie est beaucoup moins présent que dans le livre. C’est tout de même intéressant de voir cette histoire en images, même si le roman reste imbattable!

 

NOTHOMB, Amélie, Stupeur et tremblements, Paris, Albin Michel, 1999, 174 p.

CORNEAU, Alain, Stupeur et tremblements, Westmount, Christal films, 2006, 107 min.

Catégorie(s) : Films, Littérature française

Mot(s)-clé(s) : , , , ,

Je lance un défi de lecture – 2 – Blanc dehors

10 mars 2016 par Christine Durant 1 Commentaire

 

Le 19 février dernier, j’ai amorcé mon défi de lecture qui consiste à lire les cinq romans québécois finalistes du Prix des libraires du Québec avant le dévoilement du gagnant le 9 mai prochain.

 

défi Blanc dehors

Blanc dehors de Martine Delvaux

Dès que j’ai eu l’idée de ce défi personnel, j’ai immédiatement emprunté Blanc dehors de Martine Delvaux sur PRETNUMERIQUE.CA.

J’avais pour objectif de lire au moins 20 pages par jour et ainsi terminer la lecture en 9 jours. Je dois avouer que j’ai plutôt dévoré le récit autobiographique de l’auteure en trois jours!

 

Martine Delvaux nous plonge au début de sa vie et nous livre un témoignage sincère et sans fioritures qui gravite autour de l’inexistence d’un père. Elle raconte son histoire qu’elle qualifie de récit rempli de trous blancs, car à l’époque, en 1968, naître hors mariage était un sujet tabou.

 

« Ce n’est pas un récit sur ma mère. Ce n’est pas non plus un récit sur mon père. C’est un récit qui parle de l’absence de récit. »

 


 

La prochaine étape de mon défi : lire Nord Alice de Marc Séguin.

 

Et vous, vous êtes-vous lancé un défi de lecture? Si c’est le cas, n’hésitez pas à partager vos lectures et votre expérience sur le blogue Annotations.

Catégorie(s) : Défi de lecture, Littérature québécoise, Livres numériques, Suggestions de lecture

Mot(s)-clé(s) : ,

Une anthologie remarquable

6 mars 2016 par Jean-François Barbe 1 Commentaire

Lecteurs voraces, blasés ou curieux, réjouissez-vous! Car à moins d’être réellement blasés, Monuments intellectuels de la Nouvelle-France et du Québec ancien vous procurera le plaisir de la découverte, de la connaissance et de la pensée.

Publiée sous la direction de l’ancien recteur de l’UQAM Claude Corbo, l’anthologie présente vingt-sept livres fondamentaux relatifs à la Nouvelle-France et au Québec d’avant le XXe siècle. Écrits par des connaisseurs, ces textes s’adressent au grand public. En une dizaine de pages, on présente l’auteur, l’oeuvre, le sens du livre, son influence et son destin. Ces grands livres ont été choisis en raison de leur « envergure, de leurs percées conceptuelles ou de leurs synthèses novatrices, et de leurs qualités formelles ». Ils ont pu « exprimer la conscience que le Québec a eue de lui-même » ou représenter une contribution « innovatrice et substantielle au progrès du savoir universel ».

Les éclairages sont parfois saisissants. Par exemple, Dominique Deslandres (Université de Montréal) estime que Marie de l’Incarnation se compare à Descartes et à Pascal « par son style, son intelligence des matières dont elle traite, ses inventions et entreprises ». Robert Melançon (Université de Montréal) pense que Moeurs des sauvages américains (1724) de Joseph François Lafitau « mériterait de prendre place auprès de quelques chefs-d’œuvre de la littérature française comme L’esprit des lois de Montesquieu et De la démocratie en Amérique de Tocqueville ». Est-ce que cela réjouit votre cœur de lecteur vorace, blasé ou tout simplement curieux?

Bien sûr, les collaborateurs de l’anthologie ne peuvent pas tous exprimer une admiration aussi vive car la plupart de leurs sujets ne s’y prêtent pas. Par exemple, il est inutile de chercher dans le Montcalm et Lévis (1891) d’Henri-Raymond Casgrain autre chose qu’une importante source d’un courant historiographique actuel sur les derniers jours de la Nouvelle-France, comme le conclut Laurent Veyssière (ministère français de la Défense).

Mais tous réussissent à nous entraîner vers d’autres lectures, à l’instar de Pierre Berthiaume (Université d’Ottawa) qui signale que l’Histoire et description générale de la Nouvelle-France (1744) de Charlevoix aurait pu être la source par laquelle « les Britanniques auraient pris conscience de la Nouvelle-France »; d’Alain Beaulieu (UQAM) qui caractérise Le grand voyage au pays des Hurons (1632) de Gabriel Sagard de « témoignage particulièrement précieux » et rare sur des Amérindiens à une époque où leur mode de vie est peu transformé par le contact ou de Jean-Pierre Pichette (Université Sainte-Anne) qui souhaite la réédition de « l’ouvrage fondateur » d’Ernest Gagnon, Chansons populaires du Canada (1865).

D’autres pourraient surprendre, tel Raymond Duchesne (Télé-Université) qui décrit The Geology of Canada (1863) de William Logan comme « l’œuvre scientifique canadienne la plus importante du XIXe siècle ».

Rappelons que Claude Corbo et Sophie Montreuil (BAnQ) ont précédemment publié un livre sur les grands livres québécois du XXe siècle, fort bien accueilli par la critique spécialisée.

CORBO, Claude (dir.) Monuments intellectuels de la Nouvelle-France et du Québec ancien : aux origines d’une tradition culturelle, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2014, 391 p. Également disponible en format numérique.

Catégorie(s) : Histoire du Québec

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Je lance un défi de lecture – 1

3 mars 2016 par Christine Durant Pas de commentaires

 

C’est parti! Le 19 février dernier, je me suis lancé le défi de lecture personnel suivant : lire les cinq romans québécois finalistes du Prix des libraires du Québec 2016 avant le dévoilement du gagnant le 9 mai prochain. C’est un défi de taille, mais qui devrait s’avérer amusant. Que diriez-vous d’embarquer dans l’aventure et de vous lancer un défi similaire?

 

Les cinq romans finalistes québécois sont :

défi_blanc dehors

Blanc dehors Martine Delvaux

L'année la plus longue

L’année la plus longue
Daniel Grenier

défi_la femme qui fuit

La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette

défi_New Babylon

À la recherche de New Babylon Dominique Scali

défi_nord alice

Nord Alice Marc Séguin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme j’ai déjà lu L’année la plus longue de Daniel Grenier (voir mon billet sur Annotations), il me reste donc quatre romans à lire en onze semaines.

 

Voici mon défi et ma stratégie

 

Pour réussir mon défi, je me fixe l’objectif de lire au moins 20 pages par jour. Ça devrait être réaliste. Au fil de l’expérience, je publierai de courts billets pour vous faire part de ma progression et de mon appréciation des romans que j’aurai lus.

 

J’ai établi l’ordre de lecture suivant :

 

Lecture no 1 : Blanc dehors de Martine Delvaux
Objectif : Terminer la lecture en 9 jours – 27 février 2016

Lecture no 2 : Nord Alice de Marc Séguin
Objectif : Terminer la lecture en 12 jours – 10 mars 2016

Lecture no 3 : À la recherche de New Babylon de Dominique Scali
Objectif : Terminer la lecture en 21 jours – 4 avril 2016

Lecture no 4 : La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette
Objectif : Terminer la lecture en 19 jours – 5 mai 2016

 

Quelques trucs pour réussir

 

Voici quelques trucs que j’utiliserai et qui pourraient aussi vous aider si vous embarquez dans l’aventure :

 

1- Trouver et emprunter un livre imprimé ou numérique disponible immédiatement.

2- Réserver dès maintenant les prochaines lectures.

3- Se fixer un objectif de lecture quotidien réaliste.

4- Recruter des amis pour relever le défi avec vous.

5- Organiser un dimanche après-midi de lecture : vous pourrez ainsi mettre les enfants à contribution en leur donnant un petit défi de lecture personnel.

6- Utiliser une application mobile ou un site Web pour enregistrer vos progrès (par exemple Goodreads ou Babelio).

7- Rédiger ou filmer une courte critique que vous pourrez partager sur les réseaux sociaux ou sur le blogue Annotations.

 

Alors, êtes-vous prêts à relever le défi?

 

Partagez votre défi de lecture personnel sur le blogue Annotations et, surtout, bonne lecture!

Catégorie(s) : Défi de lecture, Littérature québécoise, Livres numériques, Prix littéraires, Suggestions de lecture

Mot(s)-clé(s) : , , , , ,

La vie d’une autre

14 février 2016 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

index-1-150x150[1]Inspiré du roman éponyme de Frédérique Deghelt, La vie d’une autre est le premier film[1] réalisé par Sylvie Testud que l’on connaît comme actrice (le film Sagan entre autres).

Incarnée par Juliette Binoche, l’héroïne du film, Marie, a vingt-cinq ans lorsqu’elle rencontre Pablo (Mathieu Kassowitz) dont elle tombe amoureuse. Après une nuit passée avec lui, elle se réveille à l’âge de quarante ans et ne se souvient plus des quinze dernières années! Elle constate qu’elle est mariée à Pablo, qu’ils ont un petit garçon de quatre ans et qu’ils habitent un luxueux appartement parisien. Voilà le début de cette histoire rocambolesque.

On ne saura jamais exactement pourquoi ni comment Marie a perdu la mémoire.

Malgré ses questions, elle choisit de fuir le monde médical et, surtout, elle en dit très peu à son entourage sur son amnésie. Elle commence à enquêter sur sa propre vie comme si elle enquêtait sur celle d’une autre. Elle essaie d’entrer dans la peau du personnage qu’elle est devenue (épouse, mère et femme d’affaires), mais elle est tellement gauche que cela donne lieu à des scènes tragico-comiques. Au-delà de cette lecture de premier niveau, il y a une femme décalée entre hier et aujourd’hui qui ne se reconnaît pas dans ce qu’elle est devenue. En quinze ans, la vie l’a transformée. Elle s’est éloignée de ses rêves de jeunesse et de son amoureux. Que s’est-il passé durant ces années?

C’est ce qu’elle découvre au jour le jour avec son regard de femme de vingt-cinq ans. Comment se retrouver dans une vie qui ne nous ressemble pas? Et comment rattraper le temps perdu? Elle se croit au début d’une histoire d’amour qui en réalité se termine. Pourquoi sa relation de couple n’a-t-elle pas traversé le temps? Doit-elle accepter la situation?

Contrairement à celle qu’elle est devenue, elle ne se résignera pas.

 

TESTUD, Sylvie, La vie d’une autre, Toronto, Entertainment one, 2013, 97 min.

DEGHELT, Frédérique, La vie d’une autre, Arles, Actes Sud, 2006, 341 p.

 

 

[1] On note de nombreuses différences entre le roman de Frédérique Deghelt et le film réalisé par Sylvie Testud.

Catégorie(s) : Films

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , , , ,

Le Troisième Reich en 2016

7 février 2016 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

L’historien britannique Richard J. Evans est l’auteur du monumental Le Troisième Reich. Ces 2 700 pages sont écrites de façon si vivante que seul le sommeil peut venir (momentanément) à bout de l’intérêt du lecteur … et encore ! Couvrant l’histoire politique, sociale, intellectuelle, économique et militaire de l’Allemagne nazie, de ses origines jusqu’à sa chute, cette magistrale synthèse en trois volumes est exemplaire tant par son érudition (plus de 600 pages de notes et de références) que pour sa qualité d’écriture. En plein le genre de livre qu’on aimerait offrir à son père !

À travers une trame événementielle, Richard J. Evans suit les actions de citoyens, militaires et dirigeants. En fin de chapitres, il synthétise le sens des événements relatés. L’auteur d’un compte rendu publié dans la revue Études a mis le doigt sur une des conséquences les plus fructueuses de cette approche d’écriture. En donnant la parole aux gens ordinaires et aux dirigeants, dit-il, Evans a placé « le lecteur dans la situation des contemporains du IIIe Reich pour lesquels il était bien souvent difficile de discerner l’attitude à adopter et la décision à prendre ».

Voilà qui rejoint un des grands débats historiographiques de la fin du XXe et du début du XXIe siècle sur l’Allemagne nazie, à savoir l’importance de la coercition et du consentement.

Ce régime reposait-il sur la violence et la terreur ? Ou disposait-il d’importants appuis basés sur la mobilité sociale accrue et l’atteinte de niveaux de vie plus élevés, notamment en raison du pillage des biens des Juifs allemands et des pays conquis, thèse soutenue par Götz Aly dans Comment Hitler a acheté les Allemands.

Dans son dernier livre, The Third Reich in History and Memory, Richard J. Evans aborde, avec son talent habituel, les grands débats actuels sur le nazisme, dont celui précédemment évoqué.

Evans est d’avis que le nazisme s’est imposé par la destruction violente des organisations de la classe ouvrière ainsi que des partis social-démocrate et communiste (camps de concentration, meurtres, torture). Par la suite, l’appareil d’État nazifié (tribunaux, police) prendra le relais.

Comportant 28 chapitres, The Third Reich in History and Memory est issu d’articles déjà publiés, pour la plupart dans la revue London Review of Books. Ces articles portent sur de grands livres récents qui ont changé des façons de voir, comme ceux d’Adam Tooze, Lizzie Collingham, Timothy Snyder, Ian Kershaw, Mark Mazower. Evans s’en saisit comme des points de départ dans des analyses fort bien menées sur divers aspects de l’historiographie contemporaine du nazisme.

Parmi les questions/thèmes soulevés par Evans se trouve la signification des massacres génocidaires d’Africains perpétrés par les troupes coloniales allemandes au début du XXe siècle (les Héréros dans la Namibie actuelle, en 1905-1906). À la lumière des études post coloniales, ces massacres d’Africains précèdent-ils, par leur logique, celui des Juifs ? L’Holocauste est-il un phénomène unique à l’échelle des autres massacres et génocides ? (À cette dernière question, l’auteur répond par l’affirmative, car, dit-il, le génocide des Juifs n’avait aucune limite dans le temps et dans l’espace. Il pense que la victoire nazie en Europe aurait fatalement entraîné la guerre en Amérique du Nord pour l’élimination des Juifs nord-américains.) Jusqu’à quel point de grandes entreprises allemandes comme Krupp ont-elles profité de la force de travail d’esclaves fournie par la SS ? Y a-t-il eu un tournant décisif lors de la Seconde Guerre mondiale, comme par exemple la décision d’Hitler de lancer ses troupes sur trois fronts, simultanément, en Russie ? (La réponse d’Evans: l’échec militaire de l’Allemagne nazie était inéluctable à cause de son idéologie de racisme intégral.)

L’auteur touche également à des questions plus « légères » telles que le pillage des œuvres d’art, l’architecture, le sort de la « voiture du peuple » (la Coccinelle de Volkswagen), et la relation entre Hitler et Eva Braun. Petit bémol: le titre de l’ouvrage a été mal choisi puisqu’il n’est pas question de la « mémoire » du nazisme mais bien de changements de l’historiographie du nazisme dans le temps, ce qui n’est pas la même chose.

EVANS, Richard J., The Third Reich in History and Memory, New York, Oxford University Press, 2015, 483 p.

Catégorie(s) : Guerres et conflits armés

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , , , , , , , ,

Soumission, deux fois plutôt qu’une

31 janvier 2016 par Gisèle Tremblay Pas de commentaires

« Relire un livre qu’on a déjà lu, est-ce un luxe ou une nécessité? C’est en tout cas une forme de résistance qui s’oppose à la frénésie de la nouveauté et au rouleau compresseur de l’actualité[i]»

 

SoumissionRelectures

Avant que ne surviennent les attentats du 13 novembre, j’avais relu Soumission, de Michel Houellebecq. La coïncidence avec le rouleau compresseur de l’actualité est due au hasard, dont on dit qu’il n’existe pas. Je voulais aussi relire Charlotte, de David Foenkinos, pour mon club de lecture, mais je ne l’ai pas fait. À vrai dire, j’aurais préféré relire La carte et le territoire, encore de Houellebecq (je ne l’ai pas fait non plus). De toute façon, je ne pouvais pas interrompre la lecture de Mes déserts : un voyage au Rajasthan, de Robyn Davidson,  parce qu’il fallait que je sache comment tournerait son abracadabrant voyage avec ses deux chameaux et des nomades de la tribu Rabari, en Inde. Quant à la bande dessinée de Tonino Benacquista, Dieu n’a pas réponse à tout (mais Il est bien entouré), et la suite, Dieu n’a pas réponse à tout (mais Il sait à qui s’adresser), je ne les compte pas : les bédés se lisent et se relisent si vite, surtout les excellentes, comme celles-ci. Si ce n’était pas exagéré, je relirais probablement aussi Mon tour du Monde, d’Éric Fottorino qui, avant de prendre la direction du mythique quotidien Le Monde, avait renouvelé la couverture journalistique de l’économie avec d’étonnantes chroniques sur les matières premières.

Un palpitant récit de politique-fiction

J’ai lu Soumission une première fois l’été dernier, d’un seul trait, avec une sorte de gourmandise. Ce livre surprenant m’a procuré un grand plaisir de lecture. D’emblée, j’ai été happée par le fil de ce récit de politique-fiction et par la succession d’événements dans la vie de François, un personnage principal qu’on n’ose pas appeler héros.

Ce professeur d’université est le témoin de la transition vers un nouvel ordre social. On est en 2022 et la France se transforme à la suite de l’élection du Parti de la fraternité musulmane. Après une période de perturbations et des violences occultées par les autorités, pratiquement passée sous silence par les journalistes, commence une nouvelle ère. C’est donc avec une apparente fluidité que l’échiquier politique et social se réorganise, sous la gouverne éclairée d’un musulman modéré, le président Ben Abbes, présenté comme un remarquable homme d’État, de la stature d’un Napoléon. Ce grand stratège aspire à devenir le premier président élu de l’Europe, une Europe élargie incluant les pays du contour méditerranéen : Turquie, Maroc, Tunisie, Algérie et Égypte.

Aux antipodes de tout fondamentalisme, le nouvel ordre repose sur la cohabitation et le dédoublement des structures sociales, laïques et religieuses. On retrouve donc côte à côte les écoles laïques et celles de différentes confessions. Le mariage musulman et la polygamie sont admis, tout comme le mariage républicain entre deux personnes, de n’importe quel sexe.

Fermée temporairement pendant les troubles, la Sorbonne, où François a enseigné la littérature, relève désormais du secteur privé et devient musulmane. De richissimes fondations saoudiennes y déversent des quantités folles de pétrodollars, obnubilées par le prestige d’une institution « qui les fait fantasmer » (p. 84). Les non-musulmans y sont privés du droit d’enseignement – les conversions sont nombreuses! – de même que les femmes, et les étudiantes sont voilées. Très persuasif, le président de l’université, lui-même un converti, s’évertue à ramener François dans le giron institutionnel.

Provocateur, typiquement Houellebecq

François est un personnage typiquement houellebecquien, une espèce de double de l’auteur. Un intellectuel érudit, brillant, mais glauque, désabusé et revenu de tout, dont le rapport particulier aux femmes retient l’attention. Fidèle à son habitude en matière de sexualité et de relations hommes-femmes, Houellebecq se fait provocateur, avec ses descriptions de rapports sexuels border porn et, plus encore, avec la mise en scène de relations tordues, inégalitaires, excluant des mièvreries telles que le moindre espoir d’être heureux ou de s’épanouir dans une relation de couple. Cynique, vous dites?

Provocateur encore, en montrant « l’évolution » de la place des femmes dans cette France islamisée où l’on voit avec quel naturel et quelle complaisance de vieux profs nouveaux convertis se retrouvent pourvus de deux ou trois épouses, la plus âgée généralement experte en cuisine et tenue de maison, les plus jeunes expertes, disons, en… cajoleries! Où, avec l’hypervalorisation de la famille, avantages sociaux et fiscaux à l’avenant, même les non-musulmanes retrouvent dare-dare la chaleur du foyer, tandis que le taux de chômage dégringole.

Même à un athée comme François, la conversion finit par sembler admissible. Suivant le courant dominant de la société qu’il observe, François finit par adhérer au plus simple, à la fois par lassitude – c’est la théorie du Pourquoi pas? – et au plus confortable, par intérêt, vu les avantages matériels considérables qu’il en retire. Entrent aussi en jeu la curiosité – cet intellectuel veut reprendre ses travaux – et une certaine attirance pour l’antidote au désenchantement que fait miroiter le retour du religieux. L’athéisme est une position douloureuse, concède l’auteur en interview (à 10 m 20).

J.-K. Huysmans

À la relecture, je me suis concentrée sur l’obsession de François pour la vie et l’œuvre de l’écrivain Joris-Karl Huysmans (1848-1907), à qui il consacre sa thèse de doctorat et près de dix ans de sa vie. Il publie aussi une édition de ses œuvres complètes dans la mythique collection de la Pléiade chez Gallimard (une telle édition n’existe pas en réalité), couronnée par une préface exceptionnelle. « C’était ce que j’avais fait de mieux, et c‘était, aussi, le meilleur texte jamais écrit sur Huysmans… cette fois, c’était vraiment la fin de ma vie intellectuelle. » (p. 282)

Sur fond de guerre civile, avant que ne s’apaise une France désormais islamisée, j’ai suivi François dans une virée plutôt déroutante sur les traces de Huysmans, jusqu’à la Vierge noire du Sanctuaire de Rocamadour, aux origines de la chrétienté médiévale, puis à l’abbaye de Ligugé, théâtre de la conversion d’Huysmans au catholicisme. Je ne connaissais pas du tout Rocamadour, « une des merveilles du monde » selon le Père Ronan de Gouvello, lui-même assez merveilleux, voyez cette vidéo!

Cette seconde lecture m’a amenée à choisir deux titres de Huysmans pour ma pile À lire : En ménage, parce que selon François « ce livre était décidément un chef-d’œuvre » et À rebours, « un livre d’une originalité aussi puissante, qui demeure inouï dans la littérature universelle » (p. 48). J’aime assez Houellebecq pour penser que les livres préférés de François me plairont.

 

[i] Desmeules, Christian, « Relire, dit-elle », dans : Le Devoir, 14 novembre 2015 [compte rendu de Relire : enquête sur une passion littéraire, de Laure Murat]

HOUELLEBECQ, Michel, Soumission, Paris, Flammarion, 2014, 300 p.

Aussi en version numérique.

 

 

 

 

Catégorie(s) : Littérature française, Livres numériques, Non classé

Mot(s)-clé(s) : , , , , , ,

Six degrés de liberté

24 janvier 2016 par Catherine Lévesque 2 Commentaires

Lisa a 15 ans. Elle vit avec son père en Montérégie, près de la frontière américaine, dans un parc de maisons mobiles. Elle est amie avec Éric un crack en informatique agoraphobe résidant à quelques maisons de chez elle. Les deux adolescents s’ennuient et font des expériences hors de l’ordinaire comme celle d’envoyer dans les airs un appareil photo muni d’un GPS dans une montgolfière soufflée à l’hélium! Malheureusement pour eux, la mère d’Éric décide de refaire sa vie au Danemark et emmène son fils avec elle. Éric et Lisa resteront en contact grâce à la technologie et continueront de concevoir des projets loufoques afin de repousser les limites de l’expérience humaine.

Parallèlement à cette amitié, nous entrons dans un autre univers singulier, celui de Jay, une jeune femme ex-pirate informatique qui purge une peine en travaillant comme analyste de données à la Gendarmerie royale du Canada. L’équipe au sein de laquelle elle travaille suit les déplacements louches d’un conteneur parti de Montréal dont les traces disparaissent des bases de données; de plus, la compagnie de transport est introuvable. Voyant ses collègues piétiner, Jay prend les devants dans cette enquête où nous la suivons avec bonheur.

Jusqu’à la moitié du livre, nous ne voyons aucune relation entre les acteurs et nous ne savons pas où l’auteur nous emmène. Mais l’alternance narrative et le rythme soutenu sont amusants. Tous les détours qui agrémentent le chemin finiront par s’imbriquer dans la même histoire. Grâce au talent d’enquêteur de Jay, nous découvrons des liens inattendus entre les personnes et l’envie d’en savoir plus sur cette aventure saugrenue nous tenaille. Car, au départ, ne s’agit-il pas de l’histoire d’un conteneur? Mais l’auteur, Nicolas Dickner, réussit à nous intéresser au monde des outils, des conteneurs et du transport maritime, des sujets peu inspirants pour un roman. Il s’amuse dans les jeux de pistes et ficelle son histoire comme un roman policier. L’intrigue est prenante. Son écriture est fine, légère, intelligente, pleine d’humour et efficace. Comme la ligne du temps n’est pas la même pour tous les protagonistes, les séquences alternées ont due être placées avec une précision d’horloger.

J’ai aimé tous les personnages. La plupart sont des marginaux solitaires un peu toqués et obsédés par ce qu’ils font. Grâce à une écriture cinématographique, on les voit dans leur quotidien : ce qu’ils mangent, comment ils se déplacent et communiquent entre eux, quels objets les entourent. Ces descriptions terre-à-terre sont colorées de détails savoureux où les goûts et les travers des humains nous font sourire et même rire.

Avec son intérêt pour le commerce mondial et la technologie, ce roman est tout à fait de son temps. Il est original et captivant, un des meilleurs que j’ai lus en 2015.

Nicolas Dickner est né à Rivière-du-Loup en 1972. Il a étudié en littérature, puis voyagé au Pérou et en Allemagne d’où est originaire sa famille. Six degrés de liberté est son troisième roman.

 

DICKNER, Nicolas, Six degrés de liberté, Québec, Alto, 2015, 380 p.

DICKNER, Nicolas, Nikolski, Québec, Alto, 2005, 325 p.

DICKNER, Nicolas, Tarmac, Québec, Alto, 2009, 271 p.

Catégorie(s) : Littérature québécoise, Roman

Mot(s)-clé(s) : , , , , , ,

David Bowie

18 janvier 2016 par Christine Durant 1 Commentaire

DavidBowie

Les bibliothécaires ont préparé une sélection

 

du meilleur de David Bowie, sous toutes ses

 

formes et sous toutes ses couleurs.

 

 

 

 

 

Musique


The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars (1972) édition 40e anniversaire, parue en 2012.

Heroes (1997)

Diamond Dogs (1974)

Station to Station (1976)

Blackstar (2016) : disponible en ligne sur Freegal Music.

 

Vous pouvez d’ailleurs écouter plusieurs albums de David Bowie en ligne avec Freegal Music et hoopla Musique, des ressources disponibles sur le portail de BAnQ.

 

Discographie


Bowie : album par album par Paolo Hewitt

 

Partitions musicales


Anthology

The Best of David Bowie – 1974/1979

The Best of David Bowie – 1969/1974

 

Films et documentaires


David Bowie: Under Review, 1976-1979 – The Berlin Trilogy. Ce reportage est disponible en ligne grâce à la ressource Access Video on Demand (AVOD). Il faut être abonné à BAnQ pour visionner la vidéo.

David Bowie’s Ziggy Stardust, un documentaire sur le concert du 3 juillet 1973 pendant lequel David Bowie abandonne le personnage de Ziggy Stardust.

Furyo (Merry Christmas M. Lawrence), un drame de guerre de Nagisa Oshima paru en 1983 mettant en vedette David Bowie, Ryuichi Sakamato et Tom Conti. MédiaFilm lui a attribué la note « remarquable ».

Labyrinth, un film sorti en 1986 mettant en vedette David Bowie et Jennifer Connelly.

 

Biographies


David Bowie : Starman de Paul Trynka : une biographie récente, qui se veut la plus détaillée à ce jour sur le musicien et son œuvre.

Any Day Now : Les années Londres : 1947-1974 : trace le parcours chronologique de Bowie de ses débuts jusqu’à l’album Diamond Dogs; comprend plusieurs photos et images.

 

       

 

 

 

 

 

Quelques suggestions de lecture


Bowie par Duffy : cinq séances photo 1972-1980

Bowiestyle : à voir pour les magnifiques photographies des costumes de Bowie

David Bowie ouvre le chien

David Bowie est le sujet, publié à l’occasion de l’exposition David Bowie is tenue au Victoria and Albert Museum de Londres en 2013. D’ailleurs, l’exposition est présentée au Groninger Museum des Pays-Bas jusqu’au 13 mars 2016.

 

Si vous cherchez des lectures pour les prochaines journées froides, vous pouvez vous laisser inspirer par la liste des 100 livres préférés de David Bowie disponible sur le site de la New York Public Library. Il avait publié cette liste sur son compte Facebook en 2013.

 

Coups de cœur des bibliothécaires


 

Christine :
Space Oddity me donne toujours des frissons et Under Pressure, interprétée par le duo Bowie-Mercury.

Maryse :
Wild is the Wind de l’album Station to Station, une ballade poignante.

Katia :
Helden, la version allemande de Heroes, ainsi que Blackstar, autant pour la chanson, sombre et émouvante, que pour le vidéoclip intégrant brillamment des éléments de danse.

Véronique :
Five Years, pour la déchirante ouverture du magnifique album The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars.

My brain hurt like a warehouse
it had no room to spare
I had to cram so many things
to store everything in there

Patrick :
Let’s dance me donne toujours envie d’avoir le pied léger.

Éric :
Modern Love pour la chorégraphie touchante de Denis Lavant dans le film Mauvais sang de Leos Carax.

Marie-Line :
Life on Mars, Space Oddity et la chanson titre du dernier album, Blackstar.

Jenny :
Heroes : Peter Gabriel l’a d’ailleurs reprise sur son album Scratch My Back (2010).

Alexandre :
Quoi choisir? Life on Mars ou Ashes to Ashes ou Starman ou Sound and Vision?

Johanne :
All the Young Dudes, chanson écrite par Bowie et interprétée par Mott the Hoople, est un de ses premiers sinon le premier de ses nombreux succès.

Philippe :
Merry Christmas Mr. Lawrence, un film de Nagisa Ôshima où Bowie est remarquable dans la peau d’un prisonnier de guerre interné dans un camp japonais.

 

Et vous, quel est votre coup de cœur?

 

Catégorie(s) : Biographies, Films, Musique, Suggestions de lecture

Mot(s)-clé(s) :

L’année la plus longue de Daniel Grenier

11 janvier 2016 par Christine Durant Pas de commentaires

L’année la plus longue, premier roman de Daniel Grenier

 

Qu’arrive-t-il lorsqu’on naît le 29 février? On trouve une réponse charmante dans L’année la plus longue, le premier roman de Daniel Grenier.

Trois années sur quatre, Thomas Langlois n’existait pas. […] Chaque février il retenait son souffle […]

 

Daniel Grenier nous présente un bel amalgame de péripéties qui se déroulent dans le passé, au présent et dans le futur. Il illustre une démarche intéressante de recherches historiques par les aventures d’Aimé Langlois, l’ancêtre minutieusement recherché.

Afin de retracer son histoire et de lui conférer un minimum de linéarité, il faudra parfois privilégier une piste au détriment d’une autre, en gardant en tête la possibilité que des erreurs factuelles se soient glissées ici et là. L’honnêteté intellectuelle et le respect des sources nous obligent à ne jamais perdre de vue l’éventuelle incompatibilité entre l’horizon d’attente du conteur et la rigueur de sa démarche.

 

Un ancêtre dont la trace est difficile à suivre puisqu’il traverse les époques et les frontières et change d’identité régulièrement : voici un beau casse-tête pour les généalogistes aguerris. Une petite touche de fantastique suffit pour accrocher le lecteur qui tente de comprendre les sauts temporels qu’impose l’auteur. C’est qu’Aimé Langlois nous fait découvrir l’Amérique par son histoire, vieille de trois cents ans.

À cette époque, à ce moment-là, en juillet 1838, sous le ciel menaçant de la plaine américaine où marchaient les Cherokees, il se trouvait ailleurs. Presque toutes les sources le confirment.

 

Un journal intime, une rencontre manquée, un testament qui surgit de nulle part : voilà quelques éléments de l’intrigue qui vous attend.

 


GRENIER, Daniel, L’année la plus longue, Montréal, Le Quartanier, 2015, 422 p.

Catégorie(s) : Littérature québécoise, Livres numériques, Roman fantastique

Mot(s)-clé(s) : , , , ,

Un témoin plein d’esprit, le baron de Lahontan

22 décembre 2015 par Jean-François Barbe 1 Commentaire

En 1683, un jeune soldat français de 17 ans du nom de Louis-Armand de Lom d’Arce débarque à Québec. Le jeune homme, qui se fera appeler baron de Lahontan en l’honneur de la baronnie du même nom où il est né, observe les mœurs de la Nouvelle-France. Il participe à des expéditions de chasse avec des Algonquins et plonge rapidement au coeur de l’action en prenant part à de grandes expéditions militaires en territoire iroquois. À l’âge de 21 ans, il est nommé officier dans un fort militaire des Grands Lacs. Il raconte avoir, à l’âge de 22 ans, participé à la découverte d’une rivière au pays des Sioux qui pourrait, semble-t-il, être la rivière Minnesota. Finalement, il est un témoin direct de l’attaque sur Québec effectuée en 1690 par les troupes du Massachusetts dirigées par William Phips.

Notre homme avait de l’entregent : Frontenac n’aurait-il pas voulu le marier à sa filleule? Mais il avait surtout, pour notre plus grand bonheur, un sens de l’observation, un sens critique et une ironie hors du commun. La fin de son aventure nord-américaine en 1693 lui permettra de concrétiser ces multiples talents. De retour en Europe, Lahontan écrit trois grands livres qui passeront à l’histoire, soit Nouveaux voyages qui est à la fois relation de voyage et récit d’aventures, les Mémoires de l’Amérique septentrionale qui est un travail documentaire sur l’état du continent et Dialogues avec un Sauvage. Ce dernier livre, le plus connu des trois, fera fureur au XVIIIe siècle car il lance le mythe du « bon Sauvage ». Le personnage principal, Adario, est un Amérindien qui déconstruit les certitudes européennes du XVIIe siècle portant sur la religion, la liberté, le mariage et la propriété privée.

Une petite maison d’édition française, Le passager clandestin, vient de rééditer le premier livre de Lahontan, les Nouveaux voyages. Composé de vingt-cinq lettres censément envoyées à un parent éloigné, il raconte quelques-unes de ses péripéties nord-américaines. On se plonge dans une époque où une « cinquantaine de canots hurons et outaouais » arrivaient chaque année à Montréal, chargés de peaux de castors, ce qui constituait l’événement le plus important de la vie de la colonie. « C’est un plaisir de les voir courir de boutique en boutique, l’arc et la flèche à la main, tout à fait nus », dit Lahontan de son style amusé, en parlant des chasseurs/marchands amérindiens. Cette époque est aussi celle où les pieds d’ours sont considérés comme un plat de fins gourmets et où l’abondance est si grande qu’on prend « jusqu’à cent truites saumonées d’un coup de filet ». C’est aussi l’époque où les Jésuites « emploient en vain leur théologie et leur patience à la conversion des incrédules ignorants ». Et où règne le danger et d’impitoyables cycles de représailles par lesquels soldats et ambassadeurs sont parfois condamnés à être brûlés « tout vifs et à petit feu ».

La préface est écrite par Maxime Gohier. Auteur d’Onontio, un essai remarqué sur la politique étrangère de l’Iroquoisie aux XVIIe et XVIIIe siècle, Maxime Gohier est professeur à l’Université du Québec à Rimouski. Ce livre de Lahontan, dit Maxime Gohier, constitue « une métaphore fascinante du rapport de l’humain à l’altérité ».

La production de Lahontan a déjà été publiée en 1990 dans la collection Bibliothèque du Nouveau Monde (BNM), « notre Pléiade, secret le mieux gardé de l’édition de qualité », comme l’a si bien dit Lise Bissonnette. Avec Réal Ouellet et Alain Beaulieu en tête, une équipe de chercheurs avait établi l’édition critique des textes du baron en y ajoutant une introduction de 200 pages. À l’exception des coquilles et accents insolites qui ont été supprimés, cette édition a repris la graphie et la ponctuation de Lahontan.

Cette édition du Passager clandestin ne s’adresse pas aux mêmes lecteurs. « Nous avons cherché à rendre le texte plus accessible aux lecteurs contemporains », disent les éditeurs du Passager clandestin, qui précisent avoir « modernisé l’orthographe et rectifié, quand cela semblait nécessaire, la ponctuation du texte ». Le résultat donne un texte fluide et propice à une lecture en continu. Toutefois, étant donné que les notes en bas de page s’appuient presque exclusivement sur le Dictionnaire biographique du Canada, la version du Passager clandestin n’a pas la profondeur de celle de la BNM.

LAHONTAN, Baron de. Un baptême iroquois : les nouveaux voyages en Amérique septentrionale (1683-1693), préface de Maxime Gohier, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, 2015, 286 p.

Catégorie(s) : Histoire du Québec

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , ,

Félix & Meira : un film de Maxime Giroux

29 novembre 2015 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

L’action se déroule dans le Mile End, un quartier de Montréal que nous connaissons. Deux univers complètement différents vont entrer en contact : celui de Félix, un bum de bonne famille dont le père atteint d’Alzheimer est mourant et celui de Meira, une jeune mère juive hassidique malheureuse dans sa vie conjugale et dans sa communauté.

Ces deux personnages marginaux, chacun à sa façon, vont s’apprivoiser avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité. À première vue, ils n’ont rien en commun si ce n’est un intérêt pour le dessin et le poids du conditionnement culturel et du conformisme qui les étouffe.

Maxime Giroux a pris plusieurs années pour réaliser ce film grâce auquel nous entrons chez les hassidim pourtant réputés pour être hermétiques. Nous sommes donc les témoins privilégiés de leur rituel quotidien et de leurs célébrations. C’est, en grande partie, ce qui fait l’intérêt de ce film. Certains acteurs sont même des juifs hassidiques ayant quitté leur communauté.

Guidés par le sentiment de manque qu’ils éprouvent à l’intérieur des cadres établis, Félix et Meira ressentent une attirance mutuelle et progressive. Félix est troublé, car son père ne le reconnaît plus. Mais a-t-il déjà obtenu la reconnaissance qu’un fils attend de son père? Meira ne veut plus d’enfant. Sa communauté ne la comprend pas. Elle voudrait écouter de la musique soul mais son mari ne veut pas. Félix, le bohème, devient son refuge.

Cette histoire d’amour originale et dénuée de clichés est racontée avec finesse et sobriété. Comment la situation évoluera-t-elle?

GIROUX, Maxime, Félix & Meira, Montréal, Funfilm, 2014, 105 min.

 

Autres fictions du même réalisateur:

GIROUX, Maxime, Jo pour Jonathan, Toronto, Mongrel Media, 2011, 81 min.

GIROUX, Maxime, Demain, Montréal, Films Séville, 2009, 104 min.

 

Catégorie(s) : Films

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , ,

Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie

16 novembre 2015 par Marie-Line C. Lemay Pas de commentaires

« Americanah! » C’est ainsi qu’au Nigéria on désigne quelqu’un qui, après un séjour plus ou moins long aux États-Unis, a pris les « manières » de penser et de vivre des Américains. Ifemelu, la brillante et fougueuse héroïne du roman de Chimamanda Ngozi Adichie, a vécu son lot de tribulations avant d’arriver à s’intégrer parmi les habitants du pays de l’Oncle Sam.

Treize années se sont écoulées depuis son départ de Lagos, depuis qu’elle a laissé derrière elle sa famille, ses amis et Obinze… son amour de jeunesse. Désormais citoyenne américaine à part entière, diplômée d’une université prestigieuse et blogueuse à succès, Ifemelu décide, à contre-courant, d’amorcer son retour vers le pays natal.

Bien avant qu’elle touche à nouveau le sol de la capitale nigériane, l’auteure nous aura catapultés dans le passé afin de nous faire découvrir son parcours, mais aussi celui d’Obinze, entre-temps parti pour Londres.

Tissé d’histoires d’immigration, le roman d’Adichie est loin d’être complaisant face aux réalités du Nord et du Sud. Au contraire, il est l’arène d’un règlement de compte jubilatoire : celui d’une foule d’idées reçues sur la race, l’identité, les classes sociales, le rêve américain… À travers le regard perspicace et la verve caustique d’Ifemelu, l’auteure pose et expose à la fois les questions brûlantes du racisme et du statut d’immigrant.

Qu’est-ce que ça signifie d’avoir la peau noire dans un monde de Blancs? Quelle est la différence entre un Américain, un Afro-Américain et un Africain vivant aux États-Unis?

Roman de la perte des repères et histoire d’amour, Americanah est aussi, en fin de compte, un important roman d’apprentissage.

 

Chimamanda Ngozi Adichie est une écrivaine nigériane qui partage actuellement sa vie entre les États-Unis et le Nigeria. Americanah est son troisième roman.

 

_________________________________

ADICHIE, Chimamanda Ngozi, Americanah, Paris, Gallimard, 2014, 522 p. Aussi disponible en version numérique.

Pour la version originale anglaise :

ADICHIE, Chimamanda Ngozi, Americanah, Alfred A. Knopf, 2013, 477 p. Aussi disponible en version numérique et en version audionumérique.

Catégorie(s) : Littérature africaine, Littérature américaine, Roman

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , ,

Dans les souliers de Harper Lee

3 novembre 2015 par Maryse Breton Pas de commentaires

En 1960, au cœur du mouvement américain des droits civiques, Harper Lee publie To Kill a Mockingbird. Roman phare de la littérature américaine du 20e siècle, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur raconte l’histoire de la jeune Scout, de son frère aîné Jem et de leur copain Dill. Scout nous décrit la vie à Maycomb, Alabama, en 1935 : les jeux que les trois comparses s’inventent, les excentricités des voisins et les tensions sociales entre familles. Les conseils et les paroles philosophiques que leur père Atticus Finch, avocat de profession, prononce pour parfaire leur éducation parsèment le roman.

Largement autobiographique, To Kill a Mockingbird dépeint le racisme qui prévaut dans le sud des États-Unis à cette époque. Le roman se conclut par le procès de Tom Robinson, un Noir, qu’Atticus, héros et personnage vénéré par des millions de lecteurs, défend. Tout comme dans le film adapté du roman et mettant en vedette Gregory Peck, le déroulement du procès et les tensions raciales que celui-ci met à nu nous tiennent en haleine.

 

Un « nouveau » roman controversé

Malgré le succès instantané que Lee a connu avec ce roman, gagnant du prix Pulitzer en 1961, elle a toujours affirmé qu’elle ne publierait jamais un autre livre. La découverte d’un « nouveau » manuscrit de l’auteure et l’annonce en février 2015 de sa publication ont créé une onde de choc aux États-Unis et dans le milieu littéraire. La surprise a fait place a des doutes. L’avocate Tonja Carter qui gère maintenant les affaires de Harper Lee depuis le décès de la sœur de l’auteure, Alice Lee en novembre 2014, aurait-elle manipulé Lee? Des accusations d’abus ont été suffisamment nombreuses pour que l’État de l’Alabama procède à une enquête sur la santé mentale de Lee (qui, à 89 ans, habite dans une résidence pour personnes âgées à Monroeville). Le rapport d’enquête a conclu que Harper Lee est saine d’esprit et qu’elle consent à la publication de son nouveau roman.

Mise à part toute cette controverse, le manuscrit inédit Go Set a Watchman surprend par son contenu. Dans cette suite du premier roman, qui est en vérité le manuscrit original de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Scout est une jeune adulte vivant maintenant à New York. Elle revient visiter son père et sa ville natale et, tout comme le lecteur, est stupéfaite de réaliser que celui-ci est raciste et appuie la ségrégation. Ce contraste entre le bon et le méchant Atticus est ce qui choque le plus les critiques, des adultes qui ont pour la plupart étudié To Kill a Mockingbird durant leur jeunesse et les valeurs humanistes que le roman met de l’avant par l’entremise de son plus noble personnage.

Go Set a Watchman a été acheté par la maison d’édition J. B. Lippincott en 1957. L’éditrice Therese von Hohoff Torrey (Tay Hohoff) a alors travaillé pendant deux ans avec Lee pour adapter le manuscrit. C’est elle qui aurait suggéré de centrer l’action du roman sur les souvenirs d’enfance de Scout et de raconter l’histoire à la première personne. À la lumière de cette récente parution, plusieurs se demandent jusqu’à quel point Hohoff était impliquée dans la rédaction du roman original.

 

Pour en savoir plus

Les ressources en ligne de BAnQ regorgent d’informations intéressantes pour ceux qui aimeraient approfondir le sujet. Voici quelques suggestions :

Dans Biography in Context*, un dossier complet sur l’auteure est présenté avec des images, des articles de journaux et de magazines, des articles de référence et des enregistrements sonores. On y trouve, notamment, la lettre écrite par Harper Lee à Oprah Winfrey en 2006.

On trouve également dans les ressources en ligne de BAnQ, « Love‑in Other Words », un article écrit par Harper Lee et publié en 1961 dans le magazine Vogue disponible dans Vogue Archives*.

NoveList Plus* est une ressource de suggestions de lecture. En précisant certains critères (par exemple le style, le genre et les sujets), on obtient des suggestions de lecture. En utilisant les critères qui caractérisent le roman To Kill a Mockingbird, on peut donc trouver des lectures similaires.

Dans Smithsonian Collections Online*, on peut lire un article de fond publié en 2010 dans la magazine Smithsonian. On y apprend qu’en 1957, Harper Lee a littéralement lancé son manuscrit par la fenêtre de son appartement pour ensuite aller le récupérer après avoir eu une discussion avec Tay Hohoff.

* Il faut s’authentifier pour accéder aux ressources en ligne de BAnQ.

_________________________________

LEE, Harper, Go set a watchman, New York, Harper, 2015, 278 p.

LEE, Harper, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Paris, Librairie générale française, 2006, 447 p.

LEE, Harper, To Kill a mockingbird, New York, Warner Books, 1960, 281 p.

LEE, Harper, Va et poste une sentinelle, Paris, Grasset, 2015.

MULLIGAN, Robert, To Kill a mockingbird, versions anglaise et française, États-Unis, Universal Studios Home Entertainment, 1962, DVD, 2 h 10 min, avec Gregory Peck, Mary Badham, Phillip Alford.

Catégorie(s) : Littérature américaine, Roman

Mot(s)-clé(s) : , , , ,

Sur ma route : ma vie avec Neal Cassady, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et les autres…

25 octobre 2015 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

En mars 1947, Carolyn Robinson, une étudiante de bonne famille rencontre Neal Cassady, un voyou rebelle et séduisant. C’est l’attirance des contraires : Neal souhaite devenir quelqu’un de respectable, tandis que Carolyn est fascinée par l’intensité et la soif de vivre du jeune bohème.

Mais Neal Cassady est un homme à femmes. Carolyn découvre qu’il est déjà marié à une jeune fille de 16 ans du nom de LuAnne. Leurs fréquentations commencent donc sur fond de promesse de divorce.

Neal et Carolyn finissent par se marier mais presque aussitôt, c’est l’appel de la route que Neal entend. Après l’arrivée de leur premier enfant, il prend le large avec Jack Kerouac et d’autres amis pour une virée de quelques semaines en voiture. Espace, vitesse, drogue. Se mesurer aux frontières de l’Amérique et à ses frontières intérieures. Voilà l’un des traits du mouvement beat.

Carolyn Cassady découvre qu’elle n’a pas épousé un ange. Son mari est un fêtard invétéré qui aime la drogue et le sexe avec les femmes et avec les hommes. Il a inspiré Jack Kerouac pour son personnage de Dean Moriarty dans son roman Sur la route.

Dans cette Californie des années cinquante, Carolyn Cassady devient le témoin d’une amitié triangulaire entre son mari, Jack Kerouac et Allen Ginsberg, trois écrivains de la Beat Generation. Elle nous livre leur correspondance, leurs attirances sexuelles, leurs amitiés et leurs questionnements. Dans une vie de pauvreté matérielle, elle partage leur folie et leur amitié. Elle deviendra même l’amante de Jack Kerouac avec le consentement de son mari.

Mais l’insouciance du lendemain apporte son lot de problèmes et les différences entre Neal et Carolyn sont nombreuses. L’auteure nous raconte leur vie familiale chaotique et offre aussi un point de vue personnel sur ce légendaire trio beat idéalisé par plusieurs générations. Cette vue de l’intérieur nous présente l’autre côté de la médaille de ces vies plus grandes que nature.

Jack Kerouac, Allen Ginsberg et Neal Cassady ont contribué à secouer l’Amérique laborieuse et puritaine, parfois au détriment de leur entourage. Le récit de Carolyn Cassady est captivant et nous livre l’histoire sous-jacente de ces auteurs célèbres. Il constitue une bonne entrée en matière pour découvrir ensuite leurs œuvres respectives.

 

CASSADY, Carolyn, Sur ma route : ma vie avec Neal Cassady, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et les autres… Paris, Denoël, 2000, 555 p.

Catégorie(s) : Biographies, Documentaire

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , , ,

D’une grande modernité, les Patriotes

7 octobre 2015 par Jean-François Barbe 2 Commentaires

Spécialiste du XIXe siècle québécois, Gilles Laporte publie Brève histoire des patriotes, un livre en format poche qui reprend, dans ses grandes lignes, un ouvrage beaucoup plus dense publié en 2004 sous le titre de Patriotes et Loyaux.

En avant-propos, l’auteur dit vouloir détruire trois mythes. Le premier, que le mouvement patriote se résumerait aux rébellions armées de 1837 et de 1838. Le second, que le mouvement se limiterait à Montréal et à sa couronne et le troisième, que le mouvement aurait été spontané et désorganisé.

Le premier chapitre met la table. En une quinzaine de pages, l’auteur dessine les contours de la société québécoise du début de cette décennie alors que la paroisse constitue l’univers de base de la population francophone. « L’immense mérite du mouvement patriote, écrit-il, aura été de tisser des liens si forts entre ces « républiques paroissiales » (Allan Greer) qu’il y aura lutte nationale visant la réforme des institutions politiques ».

Intitulé Quarante ans de lutte politique, le second chapitre décrit les enjeux de l’époque: pouvoirs de la Chambre d’assemblée élue par rapport à l’oligarchie britannique; contrôle des taxes; accès aux terres agricoles monopolisées en Estrie par la British American Land Company. Qualifiant l’Estrie de la région la plus « prometteuse » du Bas-Canada, l’auteur estime que sa fermeture aux colons canadiens-français avait « réveillé le spectre de l’assimilation ».

Ces enjeux ne peuvent toutefois être résolus à travers le jeu des institutions politiques, bloquées autant à Londres qu’auprès de l’administration coloniale. En réaction, s’enclenche un processus de radicalisation de la population et de certains députés patriotes, en particulier des plus jeunes tels Wolfred Nelson, Jean-Olivier Chénier et François-Marie-Thomas de Lorimier. Des assemblées publiques se font de plus en plus nombreuses, rassemblant jusqu’à 5 000 personnes. Elles « désavouent les autorités métropolitaines et encouragent la création d’institutions parallèles issues du consentement des gouvernés ».

Cette radicalisation compliquera la stratégie du chef patriote, Louis-Joseph Papineau, qui consiste à « faire pression sur le gouvernement ». L’échec de l’insurrection n’est pas la conséquence de cette stratégie, dit l’auteur. « Le Parti patriote était d’abord une formidable machine politique destinée à remporter des élections et à mener une lutte parlementaire, nullement à collecter des armes et à commander des bataillons ».

Les chapitres trois et quatre portent respectivement sur le mouvement patriote et sur le soulèvement de 1838. Les similitudes du combat des patriotes avec celui des réformistes du Haut-Canada (Ontario) existent, dit l’auteur, mais jusqu’à un certain point seulement. D’une part, l’appui populaire aux réformistes du Haut-Canada est faible. D’autre part, les attaques armées y seront peu nombreuses, et seront surtout le fait d’Américains cherchant à susciter l’implication de leur pays afin d’annexer le Haut-Canada.

Que cherchaient ultimement les patriotes? Quelque chose d’une grande modernité : l’instauration d’un gouvernement, au Bas-Canada, selon « un principe d’électivité à tous les niveaux », ce que l’auteur désigne comme « l’américanisation des institutions ». Par sa nature, un tel État aurait été « de facto souverain ».

Le chapitre cinq, Une mobilisation à la grandeur du Bas-Canada, constitue le cœur de l’ouvrage et sans doute, la contribution majeure de l’auteur à la compréhension du combat patriote. Sur près de 150 pages, on trouve seize portraits régionaux couvrant la totalité du territoire québécois à l’exception du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. On constate alors que la mobilisation patriote dépend notamment de la présence ou non de noyaux de peuplement loyalistes, de places stratégiques pouvant constituer des objectifs militaires, et des prises de position des élites locales.

À titre de chargé de cours au Département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal, Gilles Laporte donne l’un des rares cours universitaires, au pays, portant sur l’histoire des Patriotes. À l’évidence, il connaît son sujet et est au fait des recherches spécialisées. Son style est clair et coulant: on a affaire à un très bon vulgarisateur.

À noter: Gilles Laporte est également responsable du site Les Patriotes de 1837@1838, que l’historien et auteur Louis-Georges Harvey a déjà qualifié « d’incontournable » pour l’initiation à l’histoire des patriotes. Le site permet notamment d’en savoir davantage sur 12 000 individus ayant participé aux mouvements patriote et loyal. Une boîte de recherche, au coin supérieur droit du site, permet de savoir si on pourrait avoir des ancêtres parmi les patriotes … ou les loyaux, ne serait-ce qu’en rapport à des signataires de pétitions.

Notons également que Gilles Laporte a déjà écrit une biographie des Molson. Dans un compte-rendu publié dans Recherches sociographiques, le sociologue Jean-Jacques Simard de l’Université Laval avait souligné la « foisonnante érudition historiographique » et le « singulier talent de vulgarisateur » de l’auteur.

LAPORTE, Gilles. Brève histoire des patriotes, Québec, Septentrion, 2015, 361 p. Également disponible en format électronique.

Catégorie(s) : Histoire du Québec

Mot(s)-clé(s) : , , , ,

Nous célébrons du grand Vaudreuil…!

29 septembre 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

La plume au fourreau fait partie de ces très bons livres qui témoignent de la qualité de la relève universitaire actuelle.

Il s’agit de la version remaniée d’un mémoire de maîtrise déposé en 2012 au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal. Ce mémoire a obtenu le prix Andrien-Thério de la revue Lettres québécoises et le prix Jacques-Cotnam de la collection L’Archive littéraire au Québec des Presses de l’Université Laval.

Au départ, l’auteur a eu l’idée fort originale d’examiner le contenu d’obscurs poèmes et chansons guerriers composés en Nouvelle-France et dans la Province of Quebec (jusqu’à l’invasion américaine de 1775-1776) en tant que « discours identitaire ». Ces textes avaient été écrits afin d’être chantés par tout un chacun sur des airs connus de l’époque. Facilement mémorisables, ils ont joué, dit l’auteur, un rôle important dans la naissance de l’opinion publique.

Le premier chapitre porte sur l’image qu’ils renvoient de la collectivité existant en Nouvelle-France. Le terme « Canadien » n’apparaît qu’au début de la guerre de Conquête. Ce vocable s’incarne alors dans la personne de quelques dirigeants militaires victorieux ainsi qu’à travers le personnage du milicien, ce combattant en armes issu des rangs de la population.

Remportée par la Nouvelle-France en 1756, la bataille de Chouaguen (aujourd’hui Oswego, dans l’État de New York) a inspiré quelques chansons. S’intitulant « Nous célébrons du grand Vaudreuil… », l’une d’entre elles porte sur le dernier gouverneur de la Nouvelle-France, Pierre de Rigaud de Vaudreuil, qui chapeautait alors la milice et les forces auxiliaires amérindiennes. Dans cette chanson, Vaudreuil mène les « Canadiens » à la victoire et il participe, dit l’auteur, à la construction d’une identité autre que française.

Après Chouaguen, la figure du roi de France s’efface et les références aux Canadiens et aux miliciens deviennent plus nombreuses. Poèmes et chansons contribuent ainsi à « la naissance d’une conscience nationale ».

Mais ce développement sera bref.

Avec la Conquête, les héros guerriers à la Vaudreuil tombent dans l’oubli. L’auteur pense que les poèmes et les chansons qui suivent, jusqu’à l’invasion américaine de 1775-1776, ont été « écrits par et pour l’élite » qui cherche sa place au sein de l’Empire britannique d’Amérique du Nord.

Les trois autres chapitres portent sur les représentations des Canadiens, des collectivités amérindiennes et des « figures de l’Anglais ». L’auteur fait alors appel à des outils de sémiotique narrative, ce qui confère à son texte un aspect pointu qui pourrait rebuter le lecteur pressé.

BOULANGER, Éric. La plume au fourreau : culture de guerre et discours identitaire dans les textes poétiques canadiens du XVIIIe siècle, 1755-1776, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, 300 p. Également disponible en format électronique.

Catégorie(s) : Histoire du Québec

Mot(s)-clé(s) : , , , , , ,

Gabrielle Roy : sa vie en photos

24 septembre 2015 par Catherine Lévesque Pas de commentaires

Si vous aimez Gabrielle Roy, vous aurez beaucoup de plaisir à regarder sa vie défiler à travers ce magnifique album photos. La recherche, le choix d’images et la rédaction sont signés François Ricard, un grand spécialiste de Gabrielle Roy et son biographe. Il est aussi professeur émérite de littérature à l’Université McGill.

Cet album est en quelque sorte la conclusion de l’Édition du centenaire de l’ensemble de l’œuvre de la grande romancière. Il se divise en quatre parties : Les commencements, Le temps de l’aventure, Le temps de l’écriture et Un visage au fil du temps.

La première partie renferme beaucoup de photos de famille et de photos de classe. Gabrielle Roy est née en 1909 à Saint-Boniface, une ville francophone en banlieue de Winnipeg. Elle commence sa scolarité à l’Académie Saint-Joseph où les sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie enseignent le français malgré la loi manitobaine qui interdit dès 1915 l’enseignement de toute autre langue que l’anglais dans les écoles publiques.

La deuxième partie du livre est consacrée à la période aventureuse de la vie de Gabrielle Roy. Une fois son diplôme d’institutrice en poche, elle part enseigner à Cardinal, au nord du Manitoba. Plus tard, elle relatera cette expérience dans Ces enfants de ma vie et dans La détresse et l’enchantement. Par la suite, elle enseigne à l’Institut Provencher, une école pour garçons à Saint-Boniface. Parallèlement à son travail, elle fait du théâtre amateur au sein du Cercle Molière, entre autres. Quelques photos la montrent avec ses élèves ou ses comparses de théâtre. On trouve également une copie du premier texte de fiction de Gabrielle Roy, rédigé en anglais.

C’est ensuite la grande aventure pendant un an et demi en Europe où elle part étudier le théâtre pour finalement se consacrer à l’écriture. On la voit sur quelques photos en France et en Angleterre.

En 1939, à cause de l’imminence de la guerre, elle revient au Canada et s’installe à Montréal où elle écrit dans Le Jour, La Revue Moderne et Le Bulletin des agriculteurs. On voit plusieurs photos de ses reportages à travers le Québec au cours desquels elle rencontre des politiciens, des ouvriers, des colons, des maraîchers, des navigateurs et des commerçants. Il y a également des photos de ses premiers articles.

En 1945, son premier roman, Bonheur d’occasion, est publié et remporte un grand succès. Afin d’en faire la promotion, le photographe Conrad Poirier la prend en photo dans le quartier Saint-Henri à Montréal où l’action du roman se déroule. Les Zarov font aussi de grands portraits de l’écrivaine.

Après ces années trépidantes, Gabrielle Roy aura une vie plus retirée. Elle fait la rencontre de Marcel Carbotte qu’elle épouse en 1947. Les photos la montrent en Europe avec lui, puis à Québec et à Petite-Rivière-Saint-François où elle passera de nombreux étés à écrire. On la voit en compagnie de son mari ou de ses amis comme les peintres Jean-Paul Lemieux et René Richard ou les écrivains Jacques Poulin et Félix-Antoine Savard. On trouve également des photos de ses manuscrits et de ses livres publiés.

La dernière partie du livre est la plus touchante, car on voit évoluer le visage de Gabrielle Roy au fil du temps grâce à des photos d’elle de 20 ans à 70 ans!

 

RICARD, François (dir.), Album, Gabrielle Roy, Montréal, Boréal, 2014, 151 pages.

Catégorie(s) : Documentaires québécois

Mot(s)-clé(s) : , , ,

Je lis, je cite

3 septembre 2015 par Sylvie-Josée Breault 2 Commentaires

Citer pour évoquer ce qui nous émeut ou nous apparaît important dans un texte, voilà une pratique bien courante! Car au fil de la lecture, les mots s’agitent. Leurs formes nous séduisent, le récit qu’ils composent nous captive. Certains passages retiennent davantage notre attention. Nous prenons une pause pour relire un paragraphe qui nous plaît, parfois à voix haute. D’aucuns soulignent les phrases qu’ils veulent se remémorer, d’autres les copient dans des carnets. En définitive, nous ne conservons en mémoire que certains extraits d’un ouvrage. Ces fragments nourrissent nos pensées. Les propos les plus forts frappent l’imaginaire, circulent d’un individu à l’autre et touchent toute une communauté. On les redécouvre à l’occasion comme une photographie conservée. Et on se rappelle le ton, l’univers d’un auteur. Combien de fois une simple phrase nous a-t-elle amenés à relire un livre? Pour retrouver l’origine d’une citation, son contexte… et nous voici replongés dans la lecture! Qu’il s’agisse de pensées, de répliques, de descriptions, ces énoncés font germer une multitude d’idées en stimulant nos neurones et notre créativité.

 

 

Marie-Line Champoux-Lemay cite un extrait de Nocturne indien d’Antonio Tabucchi.

« En Inde beaucoup de gens se perdent, dit-il. C’est un pays qui est fait exprès pour cela. » (p. 113)

 

TabucchiCe sont les mots de l’écrivain italien Antonio Tabucchi. Ou plutôt, les mots qu’il prête à l’un des personnages que rencontre le narrateur de son roman Nocturne indien. Dans le contexte du récit, cette affirmation apparemment pragmatique prend plus d’un sens. En Inde, la perte de repères n’est pas seulement géographique : non seulement les gens éprouvent-ils du mal à s’orienter, mais ils font également l’expérience plus ou moins volontaire d’une perte de soi. J’aime cette citation pour ce qu’elle a d’énigmatique et pour ce qu’elle nous laisse pressentir du déroulement de l’histoire.

 

 

Catherine Lévesque cite un extrait de Dans les yeux d’Helga d’Emma Craigie.

« Oncle Führer a l’esprit complètement ailleurs. Il ne joue pas avec Blondi ni ne lui fait faire de tours. Il ne pose pas une seule question. Il se contente de manger du gâteau. Sa main tremble plus que jamais. Il renverse de nouveau son chocolat, s’en mettant partout sur sa veste, mais cette fois, soit il n’a pas remarqué, soit il s’en fiche. Il continue d’enfourner des morceaux de gâteau. Il a des miettes plein la moustache. » (p. 145)

 

Dans les yeux d'HelgaLa voix que l’on entend est celle d’Helga Goebbels, douze ans, fille de Joseph Goebbels, ministre de la Propagande et de l’Information d’Hitler. Durant les derniers jours de la guerre 1939-1945, Joseph Goebbels, loyal jusqu’au bout, a emmené sa femme et leurs six enfants dans le bunker du Führer.

L’auteure britannique Emma Craigie a imaginé la vie intérieure d’Helga observant tout ce qui se passe dans le bunker. La fillette est sensible aux atmosphères mais ne comprend pas tout ce qui se passe. L’auteure s’est inspirée du film La chute pour écrire ce récit des derniers jours.

Si vous voulez en savoir plus sur la fin tragique d’Hitler et de son entourage, vous serez captivé par la lecture de Dans les yeux d’Helga et le visionnement de La chute. Deux documents qui se complètent parfaitement.

 

 

Maryse Breton cite un extrait de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee.

« Un garçon avançait péniblement sur le trottoir, traînant derrière lui une longue canne à pêche. Un homme le regardait, les mains sur les hanches. C’était l’été, et ses enfants jouaient dans le jardin avec leur ami, mimant un petit drame de leur invention. C’était l’automne, et ses enfants se battaient sur le trottoir, devant la maison de Mrs Dubose […] C’était l’automne et ses enfants trottaient ça et là, autour du coin de la rue, leurs visages exprimant leurs malheurs et leurs triomphes. Ils s’arrêtaient devant un chêne, ravis, étonnés, hésitants. C’était l’hiver et ses enfants frissonnaient au portail, ombres chinoises se découpant sur une maison en flammes. C’était l’hiver et un homme marchait dans la rue, jetait ses lunettes et abattait un chien. C’était l’été, et il voyait le cœur de ses enfants se briser. L’automne revenait, et les enfants de Boo avait besoin de lui. Atticus avait raison. Il avait dit un jour qu’on ne connaissait vraiment un homme que lorsqu’on se mettait dans sa peau. Il m’avait suffi de me tenir sur la véranda des Radley. » (p. 431)

HarperLee

 

C’est le résumé simple et touchant que Scout se récite à la fin de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, lorsqu’elle met en pratique les paroles de son père et qu’elle regarde la rue et le passé du point de vue de Boo Bradley, le voisin qu’elle craignait jusque là et qui vient de lui sauver la vie. L’auteure, à travers les yeux de Scout qui, elle-même, se met dans la peau de Boo pour qui les saisons marquent le temps et pour qui les aventures des enfants offrent à la fois divertissement et inquiétude, dévoile tendrement l’âme de ce mystérieux personnage.

 

 

Marie-Ève Roch cite un extrait de Le rêveur de Pam Munoz Ryan.

« Les pas se rapprochèrent. Tap. Tap. Tap. Tap.

 D’une main fébrile, Neftali tenta d’aplanir sa tignasse noire. Était-il encore mal coiffé? Puis il examina ses doigts grêles. Étaient-ils assez propres?

 À l’idée d’affronter son père, le garçon avait les bras tout tremblants, et sa peau semblait se racornir tant elle lui picotait. Il prit une profonde inspiration et resta en apnée. » (p. 14-15)

 

Ce magnifique roman raconte l’enfance de Pablo Neruda, alors qu’il portait encore le nom de Neftali Reyes. Que faire quand on préfère les mots aux mathématiques, qu’on est maigrichon et bègue et qu’on a un père autoritaire qui ne souffre pas que son fils passe des heure à lire? À travers un récit limpide, entrecoupé de courts passages oniriques et superbement illustrés où la voix de la poésie elle-même s’adresse au petit Neftali, c’est tout le combat livré par Pablo Neruda pour devenir lui-même que l’on découvre ici. Une belle occasion d’aborder la question de la liberté d’expression avec des enfants.

 

 

Sylvie-Josée Breault cite un extrait d’Onon:ta’ de Pierre Monette.

« Le paysage parle à ma place; je suis une montagne de choses à dire. » (p. 9)

 

Cette phrase est placée par Pierre Monette en exergue à son essai Onon:ta’. Elle résume l’objectif du projet d’édition et en annonce l’envergure. Il s’agit de raconter l’histoire du mont Royal autrement, en donnant la préséance au lieu, car l’histoire traditionnelle s’attarde davantage aux conquêtes et aux faits datés. Un imposant travail de recherche a été entrepris ici. L’érudit emprunte de nombreux sentiers pour explorer et découvrir ce que ce site a à révéler. L’auteur est notamment inspiré par la relation qu’entretenaient les peuples autochtones avec la montagne. Comme le laisse présager l’extrait, les mots ont une belle part dans cet ouvrage : ils sont minutieusement étudiés, choisis. Ponctué de citations littéraires, abondamment illustré, s’offre à nous un livre riche, dense et poétique.

 

 

Gisèle Tremblay cite des extraits de La culture en soi de Gilbert Turp.

 « Une conversation souriante crée juste ce qu’il faut de chaleur humaine pour m’attacher à ma libraire, mon marchand de pâtes, ma boulangère, mon dépanneur et les gens de la fruiterie et du café du coin. Sympathiser à hauteur de rue et à échelle humaine n’est ni superficiel ni insignifiant, contrairement à ce que les esprits chagrins ont tendance à croire. La convivialité est un bonheur de vivre. Je ne vois pas de raison de bouder ce plaisir. » (p.226)

 « Quand la culture se déploie et atteint la conscience, elle est partie prenante d’un dialogue fécond et créateur avec l’humanité. Je crois qu’elle est un ferment de démocratie et le don que nous faisons au monde. La culture est l’équivalent collectif de l’amour. Il ne tient qu’à nous de porter notre culture avec élégance et générosité et d’y contribuer par notre souffle, notre chaleur et notre célébration de la variété infinie de la vie. » (p. 255)

 Turp image

Faisant ainsi éloge de la conversation souriante et de la culture en tant que don amoureux, Gilbert Turp est lecteur, penseur, écrivain, comédien, metteur en scène et professeur. Surtout, Gilbert sera notre écrivain en résidence, à l’occasion des 10 ans de la Grande Bibliothèque et grâce à une collaboration entre le Conseil des arts de Montréal et BAnQ, dès septembre 2015. Un écrivain à nous, vous imaginez?

Bienvenue Gilbert et à très bientôt, pour décupler le partage et les conversations souriantes entre lecteurs, en personne et sur nos blogues!

 

 

CRAIGIE, Emma, Dans les yeux d’Helga, Montréal, Flammarion, 2015, 220 p.

HIRSCHBIEGEL, Olivier, La chute, Montréal, Alliance Atlantis Vivafilm, 2005, 155 min.

LEE, Harper, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Paris, Librairie générale française, 2006, 447 p.

MONETTE, Pierre, Onon:ta’ : une histoire naturelle du mont RoyalMontréal, Boréal, 2012, 380 p.

RYAN, Pam Munoz, Le rêveur, Montrouge, Bayard jeunesse, 2013, 431 p.

TABUCCHI, Antonio, Romans, tome I : Femme de Porto Pim et autres histoires – Nocturne indien – Le fil de l’horizon – Requiem, Paris, Christian Bourgois, 1996, 401 p.

TURP, Gilbert, La culture en soi, Montréal, Leméac, 2006, 256 p.

Catégorie(s) : Essais québécois, Littérature jeunesse, Roman historique, Romans

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , , , , , , ,

L’histoire globale, fille de son époque

23 août 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

L’Histoire, dit-on, est la fille de son époque. On le constate à la lecture de ce livre consacré à l’histoire globale, un champ relativement récent de la recherche historique qui entend saisir les dimensions « connectées, croisées, partagées » d’un monde interdépendant dont les déterminants transcenderaient les frontières étatiques.

Selon l’auteure, ce courant naît notamment de l’épuisement des études régionales universitaires (area studies). Au cours de la décennie 1970-1980, dit-elle, les grandes fondations américaines ont cessé de financer ces domaines d’études axées sur les régions et les aires culturelles. Parallèlement, des chercheurs en sciences humaines ont reproché aux études régionales de ne s’attarder qu’aux « anomalies », ce qui en a diminué l’attrait.

On constate aussi, de façon indirecte, que l’Histoire est la fille de son époque par le sous-titre du livre, Comprendre le global turn des sciences humaines, très franco-français par l’utilisation d’un terme anglophone qui aurait dû être traduit et qui dénote une admiration béate, au premier degré, du dynamisme de la recherche historique de pointe des États-Unis, là où s’est principalement développée l’histoire globale au cours des années 1990.

L’auteure explique que ce type d’histoire se veut parfois « totalisante », comme lorsque Jared Diamond dans De l’inégalité parmi les sociétés entend expliquer « comment les facteurs environnementaux auraient permis à certaines sociétés de devenir plus avancées que les autres et de les dominer ». Elle ajoute que l’histoire globale peut aussi vouloir « repérer des analogies, des parallélismes, identifier des connexions que l’on n’aurait pu déceler avec l’histoire traditionnelle ». Dans ce dernier cas, elle donne en exemple Jeux d’échelles : la micro-analyse à l’expérience de Jacques Revel.

L’auteure estime que l’histoire globale n’a pas grand chose à voir avec l’histoire comparée à la Karl Wittfogel, ou avec l’histoire universelle à la Arnold Toynbee. L’histoire universelle ressemblerait davantage à la « juxtaposition d’histoires nationales » alors que l’histoire comparée souffrirait « d’un flou méthodologique persistant ».

L’histoire globale, poursuit l’auteure, se nourrit de courants qui se sont développés lors des cinquante dernières années: études culturelles, études postcoloniales, « subaltern studies », afrocentrisme, et plus récemment, histoire transnationale, histoire connectée et histoire croisée.

La grande force de ce livre consiste à identifier les figures de proue de ces courants et à présenter leurs principaux travaux de façon synthétique. Par exemple, on apprendra en quatre pages bien tournées que le courant subalterniste est né en Inde dans les années 1980; qu’il s’inspire de Gramsci afin d’introduire la notion de pouvoir à l’intérieur de la classe; et que ses théoriciens entendent « provincialiser » l’Europe en histoire. Maurel dit que le courant subalterniste atteint maintenant des chercheurs occidentaux.

L’auteure présente également les domaines d’application qui semblent les plus porteurs: histoire économique, anthropologie, histoire culturelle, environnement, mondialisation, Moyen Âge, Tiers Monde, colonialisme, guerres et histoire sociale. Avec, là aussi, les auteurs de premier plan et une présentation succincte des travaux les plus significatifs.

Au final, les idées de lecture du Manuel d’histoire globale sont si nombreuses et tellement bien amenées que le lecteur intéressé pourrait fréquenter la bibliothèque pendant des mois, sinon des années…!

MAUREL, Chloé, Manuel d’histoire globale : comprendre le global turn des sciences humaines, Paris, A. Colin, 2014, 215 p.

Catégorie(s) : histoire

Mot(s)-clé(s) : , , , , ,

Résilience et enfants malchanceux

16 août 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

Spécialiste de la petite enfance et auteur à succès, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik est connu pour son travail sur le concept de résilience, cette force intérieure qui permet de se relever après des coups durs. Les vilains petits canards, son livre qui a popularisé cette notion, ont été publiés à plus de 500,000 exemplaires!

Sa réflexion sur la résilience est issue de sa propre histoire. À l’âge de six ans et demi, Boris Cyrulnik perd subitement ses parents. Arrêtés lors d’une rafle à Bordeaux, en France, parce qu’ils sont Juifs, ses parents périront à Auschwitz. Le petit Boris, lui, survivra, protégé par une institutrice et grâce à beaucoup de combativité et d’intuition sur ce qu’il lui fallait faire et ne pas faire.

La résilience, précise-t-il dans ses mémoires, est le fruit d’un environnement sécurisant, créé par les parents et les proches, plus spécifiquement par la mère. Avec la sienne, dit-il, il a eu la chance de nouer un « lien précoce » d’attachement sécurisant. « La présence de ma mère m’avait donné confiance en moi », précise-t-il.

Mais qu’arrive-t-il si le traumatisme survient lorsque l’enfant n’a pu intégrer ce type de liens affectifs protecteurs, soit parce que la rupture est survenue trop rapidement, soit parce que l’environnement maternel est trop carencé pour susciter la confiance nécessaire?

La majorité de ces enfants auront peu de chances de s’en sortir. Dans un travail pionnier de psychologie expérimentale (Anna Freud) effectué en 1946, René Spitz a montré les dégâts psychiques de l’abandon des nourrissons. Placés dans une institution hospitalière, sans contact avec la mère et sans attention suffisante du personnel, plusieurs nourrissons de moins d’un an glissent vers le retrait, la dépression, le marasme. « Enfants privés d’amour, dit René Spitz en conclusion, ils deviendront des adultes pleins de haine. » Nous sommes loin de ce qu’est la résilience, puisque la violence de ces enfants devenus adultes ne les conduira qu’en prison ou six pieds sous terre.

Dans Quand un enfant se donne « la mort », Boris Cyrulnik explique ce qu’il peut arriver à des préadolescents dont « les parents sont devenus des bases d’insécurité ».

« Leur propre malheur imprègne dans la mémoire du petit une sensation de mort imminente qui reste impossible à calmer », écrit-il. En conséquence, les idées de suicide peuvent se développer et, parfois, être carrément mises en œuvre. Avant l’âge de neuf ans, l’enfant peut envisager une telle idée, mais il ne comprend pas, selon Cyrulnik, son caractère irrémédiable. S’il se donne la mort, pense-t-il, ce sera par erreur, en croyant pouvoir éventuellement rattraper son geste.

Ce livre étudie ainsi les causes des suicides des enfants de moins de douze ans. Il passe en revue diverses théories explicatives dont la théorie de l’attachement à laquelle se rattache René Spitz. Mais contrairement à ce dernier, Boris Cyrulnik est plutôt optimiste : « Il suffit en effet d’une seule relation structurante avec un autre parent, un ami, une rencontre avec un adulte signifiant pour redresser la barre et corriger l’orientation », pense-t-il.

Boris Cyrulnik fait constamment référence aux travaux de chercheurs spécialisés, comme l’illustrent les quelque 175 notes de bas de page de ce petit livre. Comme tout est rédigé dans un style intelligible, avec des explications claires, on apprend beaucoup et de façon réellement agréable… même si nous sommes loin des sujets qui ont habituellement la cote : nourriture, voyages, vélo.

CYRULNIK,Boris, Quand un enfant se donne «la mort». Attachement et sociétés, Paris, Odile Jacob, 2015, 158 p.

Catégorie(s) : Psychologie

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , ,

Deux solitudes

7 août 2015 par Christine Durant Pas de commentaires

Hugh MacLennan (1907-1990), reconnu comme le premier auteur canadien-anglais à faire vivre ses personnages dans des scènes littéraires typiquement canadiennes, est également connu aujourd’hui comme le père de l’expression « deux solitudes » pour décrire les relations, parfois tendues, entre les Canadiens anglais et les Canadiens français. Cette dichotomie pourrait aujourd’hui être illustrée par l’expression « le Québec et le reste du Canada ».

 

Cette expression est d’ailleurs le titre de son roman publié en 1945. Étonnamment, l’expression « deux solitudes » n’apparait qu’à deux reprises dans le roman : dans l’épigraphe et au chapitre 40.

 

L’épigraphe est une citation du poète allemand Rainer Maria Rilke :

« L’amour, c’est deux solitudes qui se protègent, qui s’éprouvent et s’accueillent l’une l’autre. »

 

La seule autre utilisation de l’expression se trouve au chapitre 40, soit vers la fin du roman :

« Deux solitudes au sein de l’infini désert de solitude qui existait sous le soleil. » (MacLennan, version française, p. 530)

 

La citation originale en anglais est, à mon avis, plus marquante :

« Two solitudes in the infinite waste of loneliness under the sun. » (MacLennan, version originale, p.  343)

 

Plusieurs interprétations ont été données : certains affirment que les deux solitudes représentent les deux sociétés distinctes (anglaise et française) du Canada; d’autres croient plutôt que les deux solitudes doivent être associées aux individus (dans le roman, à Paul et à Heather) qui évoluent dans des environnements divergents et tentent d’unir leur destinée malgré leurs différences.

 

À la lecture du roman, j’aimerais croire que les deux solitudes évoquées font référence autant aux sociétés, à l’époque diamétralement opposées, qu’aux individus. Si on accepte le fait que la vie d’un individu est influencée en partie par l’environnement dans lequel il évolue, la solitude ressentie par Paul ne s’exprimerait pas de la même façon si le Canada n’était pas le fruit de deux peuples distincts.

 


MACLENNAN, Hugh, Deux solitudes, Montréal, HMH, 1978, 648 p.

MACLENNAN, Hugh, Two Solitudes, Toronto, McClelland & Stewart, 2008, 517 p.

Version anglaise également disponible en format numérique sur OverDrive.

 

Catégorie(s) : Littérature canadienne

Mot(s)-clé(s) :

Portrait du héros au sommet de l’Olympe

21 juillet 2015 par Jean-François Barbe Pas de commentaires

Alors qu’il était un important économiste à l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) à Paris, Cornelius Castoriadis (1922-1997) animait clandestinement un groupuscule d’extrême-gauche appelé Socialisme ou barbarie (1949-1967). La revue du même nom, à laquelle ont collaboré de grands intellectuels tels Guy Debord, Jean Laplanche, Claude Lefort, Jean-François Lyotard et Edgar Morin, allait influencer bon nombre d’acteurs de Mai 68 en France, dont Daniel Cohn-Bendit.

Issu du trotskisme, Castoriadis s’est rapidement détaché de cette vision du politique, alors influente dans les milieux d’extrême-gauche, en refusant de voir en l’Union soviétique un État ouvrier, même dégénéré. Au contraire, Castoriadis a vu dans cet État l’expression de la dictature d’une bureaucratie sur l’ensemble de la société.

Dans les années 70, Castoriadis a délaissé le marxisme en développant sa critique du capitalisme hors de l’État. Publié en 1975, L’institution imaginaire de la société soulève la possibilité de la démocratie directe et d’une forme d’autogestion comme moyens d’abolir les seules contradictions dignes de l’être selon lui, à savoir celle entre experts et citoyens, et celle entre dirigeants et exécutants.

C’est à cette époque, plus précisément en 1973, que Castoriadis ouvre son bureau de psychanalyste. Se situant dans la mouvance lacanienne, Castoriadis s’intéresse particulièrement à la psychose. En 1979, il entamera la dernière étape d’une fructueuse carrière en devenant, à 57 ans, directeur d’études à la prestigieuse École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Devenu financièrement riche au début de sa vie d’adulte grâce à un mariage avec une héritière milliardaire, Castoriadis mènera l’existence matériellement très choyée de la haute bourgeoisie française, maison d’été incluse dans les îles grecques. Plein de vitalité, Castoriadis connaîtra plusieurs femmes, en commençant par la compagne de Claude Lefort, qu’il lui ravira en pleine époque de Socialisme ou barbarie. Il jouera et perdra en Bourse la totalité de sa retraite de l’OCDE qu’il avait obtenue en un seul versement.

Cette biographie suit Castoriadis à travers les grandes étapes de sa vie d’intellectuel et de militant. Elle nous laisse aussi entrevoir le caractère et bien des aspects de la vie privée d’un individu très français dans son atypisme. Car où, ailleurs qu’en France, pourrait-on être fonctionnaire dans un organisme libéral comme l’OCDE, à la tête d’un service (analyse de la conjoncture) où travaillent 120 personnes – et militant clandestin d’un groupe d’extrême-gauche, tout en habitant un appartement princier dans un des secteurs les plus prisés de Paris, quai Anatole-France, avec serviteur sénégalais y vivant à demeure?

La biographie est également un point d’entrée vers une pensée réellement très complexe, tendue « vers une inlassable poursuite du savoir » qui s’apparente, pour reprendre une métaphore de Castoriadis lui-même, à l’entrée dans un énorme labyrinthe.

Maître de l’historiographie contemporaine, l’auteur François Dosse est un biographe confirmé qui s’intéresse à l’histoire des idées. Il a déjà écrit des biographies sur les auteurs difficiles que sont Paul Ricoeur, Deleuze et Guattari, et Michel de Certeau. Comme tous les biographes qui se respectent, Dosse développe son sujet en puisant dans les archives et en interviewant les proches de l’objet d’étude (plus d’une centaine de personnes ont été interrogées).

Dosse caractérise Castoriadis comme un « philosophe de l’historicité » théorisant la possibilité du passage de l’hétéronomie à l’autonomie, même à l’époque actuelle du présentisme (« perte de la mémoire vivante, hypertrophie de la mémoire morte, technicisation de la société, tendance lourde à la privatisation des individus »). Dosse pense aussi que c’est dans « l’articulation entre l’analyse historienne et le regard psychanalytique que la pensée de Castoriadis reste d’une actualité saisissante pour retrouver les voies d’une société plus conviviale ».

Les qualificatifs des Français à l’égard de Castoriadis sont plus que louangeurs. Pierre Vidal-Naquet a placé son oeuvre « sous le triple signe de Thucidyde, de Marx et de Freud ». Le Magazine Littéraire le décrit comme un « Titan », le quotidien La Croix comme un « héros de la pensée en actes au sommet de l’Olympe ». Reflet du goût bien français d’être au centre de l’univers en dépit de son déplacement, il y a belle lurette, aux États-Unis? Sûrement, mais il y a évidemment beaucoup plus, soit une pensée foisonnante qui interpelle les intellectuels qui réfléchissent sur la démocratie et la modernité; ainsi que ceux qui désirent aller au-delà de la démocratie parlementaire telle qu’on la connaît.

En entrevue au site Mediapart, François Dosse confie que « Castoriadis me semble donc être une ressource possible pour reconstruire un avenir démocratique. Il prône des procédures concrètes comme celle sur laquelle commencent à réfléchir certains politologues et philosophes du politique, par exemple le tirage au sort de citoyens pour assumer un certain nombre de fonctions, ou bien des pratiques référendaires et non plébiscitaires afin de redynamiser l’acte démocratique et le contrôle citoyen. »

« Héros au sommet de l’Olympe? » Un peu fort. Mais intéressant tout de même, n’est-ce pas?

DOSSE, François. Castoriadis, une vie, Paris, La Découverte, 2014, 532 p.

Catégorie(s) : Biographies

Mot(s)-clé(s) : , , , , , , , ,

Lena Dunham : regard féminin sur la génération Y

15 juillet 2015 par Maryse Breton Pas de commentaires

Lena Dunham, Not that kind of girlLa série de télévision Girls produite par HBO raconte les aventures de quatre jeunes femmes à New York. Lena Dunham y joue le rôle principal, Hannah, une écrivaine dans la vingtaine, anxieuse, égoïste, drôle et originale. Héroïne à saveur « génération Y », elle proclame dramatiquement (et avec autodérision) qu’elle est « peut-être LA voix de sa génération ».

Les critiques ont reproché à Dunham de peindre des personnages de jeunes adultes gâtés, riches et égocentriques. Ils ont également soulevé le manque de diversité culturelle dans la série. On a surtout jugé bizarres et dégradantes les scènes sexuelles que Dunham écrit pour ses personnages féminins. Malgré tout et après quatre saisons, Lena Dunham persiste et signe. Sans aucun doute, l’auteure de ce succès trace son chemin comme elle l’entend et n’accepte aucun compromis pour exprimer sa vision créative.

Il est donc étonnant de découvrir dans Not that Kind of Girl une femme plus sombre et moins assurée. Dunham soufre d’anxiété profonde depuis qu’elle est toute jeune. Les rapports malheureux qu’elle entretient avec les hommes tournent parfois à l’abus. Dans cette autobiographie, l’artiste raconte des anecdotes de sa vie amoureuse, de ses thérapies, d’épisodes de son enfance et des relations avec les membres de sa famille. La sortie de ce livre a d’ailleurs fait l’objet d’une controverse aux États-Unis au sujet d’un passage qui a provoqué l’ire des ultraconservateurs.

Les admirateurs de la série et les curieux apprécieront cette autre facette de Dunham. En dévoilant son côté sensible, voire naïf, l’auteure nous permet finalement de comprendre intimement son parcours artistique.

Dans l’univers culturel actuel, Dunham, la vraie et la version Girls, nous offre une perspective rafraîchissante et différente de la jeune femme d’aujourd’hui. Si l’on peut douter qu’elle soit « LA voix de sa génération », sa voix porte et fait tout de même réagir. Dunham peut continuer à la défendre et à en rire.

_______________________________

DUNHAM, Lena, Girls. L’intégrale de la première saison/Girls. The complete first season, États-Unis, Home Box Office, 2012, Blu-ray, 390 min, avec Lena Dunham, Allison Williams, Adam Driver.

DUNHAM, Lena, Not That Kind of Girl : antiguide à l’usage des filles d’aujourd’hui, Paris, Belfond, 2014, 318 p.

DUNHAM, Lena, Not That Kind of Girl : A young woman tells you what she’s « learned », Toronto, Doubleday, 2014, 265 p.

Catégorie(s) : Biographies, Récit autobiographique

Mot(s)-clé(s) : ,




© Bibliothèque et Archives nationales du Québec